Balade Automnale,  Pays Baltes

Lettonie – On s’Rigale!

La route enjambe un mince filet d’eau, une bande d’herbe sur la droite dominée par un bas muret bariolé de bandes rouges et blanches. Des lettres défraichies se lisent lentement. La – tv – ia. La pinède derrière nous laisse place à un petit village de maisons cachées par les arbres. Une église aux murs de grosses pierres bordées de briques rouges dresse fièrement son clocher blanchi dans le ciel changeant. Une dame, au loin, fait grincer la chaîne de son vieux vélo pastel, quelques carottes dépassant de son panier de fer rouillé. L’air est calme, nous sommes loin du pouls économique et routier qu’est la Via Baltica, seuls. En Lettonie.

Quelques bancs et un panneau explicatif semblent avoir été abandonnés là pour l’improbable touriste qui passerait par cet itinéraire. On apprend qu’au nord, nous avons suivi le « littoral romantique » – une nomenclature appropriée pour les plages de sable doré et les pinèdes bercées par le soleil. Mais c’est vers le sud que nous nous tournons et cherchons un tracé pour Riga. Là! Sur le panneau, un traitillé vert s’enfonce dans les terres puis revient directement sur la capitale. C’est une ancienne ligne de chemin de fer à voie étroite qui se faufile à travers la campagne lettonne. Désaffectée, elle a été transformée en itinéraire cyclable sans trafic, est entretenue de manière régulière, traverse quelques lieux touristiques et se termine aux portes de Riga. Un regard de connivence sans équivoque. Nous passerons par là. 

Mais avant toute chose, il est de bon ton de faire une petite danse de la victoire. Autour d’Urs, on se trémousse d’avoir franchi cette nouvelle frontière et par anticipation de cette belle aventure opportune. Après la congratulation, on s’enfile à la suite de la dame dans l’épicerie du coin pour bourrer nos sacoches pour les quelques jours à venir. Chocolat, fromage, café – les impondérables nécessaires. Ne reste plus qu’à se lancer dans la traversée de cette Lettonie.

Tout commence pour le mieux sur une excellente route bitumée et exempte de voitures. Le premier panneau de l’itinéraire nous envoie dans une piste caillouteuse parsemée de flaques. De part et d’autre, la végétation se referme comme une coquille d’huitre ne laissant plus qu’une fine langue de terre pour enfiler toute la largeur de nos sacoches. Notre communication évolue rapidement.

– Boue.

Pauline lève ses pieds pour éviter les éclaboussures.

– On traverse.

Urs passe de l’ornière de gauche à celle de droite en passant à travers les herbes humides du milieu de piste. Soudain, le sol devient mou.

– Sable.

Pauline se gaine, appuie sur les pédales comme une forcenée et adresse une petite prière silencieuse pour éviter que l’on ne se renverse.

Notre vitesse moyenne chute allègrement, mais le moral tient bon. Les sacoches débordent de friandises en tout genre, les moustiques ont fait leur réapparition en un nombre raisonnable et la piste reste praticable. L’absence quasi totale d’engins motorisés compense largement les quelques désagréments. A vrai dire, on commence à s’habituer à ce nouveau rythme qui demande une certaine concentration.

– Branche!

– Euuuh…

Ne sachant comment trop réagir, Pauline ferme les yeux et accepte l’inévitable caresse forestière.

De cahoteux et étroit, le chemin devient boueux et exigu. Quelques centimètres d’une gouttière glissante nous montre la direction, le long d’une sorte de digue surmontant un marais, au milieu de la forêt. Une épaisse couche d’herbe glissante couvre le reste de la surface plane, des deux côtés une pente raide où stagne une eau toujours aussi opaque et parsemée de troncs morts. Nous nous enfonçons lentement, mais surtout prudemment et concentrés, dans cet univers humide.

Pied gauche en dehors de la pédale. Tout le poids sur la jambe. L’équilibre bascule. Pauline émet un cri guttural surpris et inquiet – un « oooh » de circonstance. Une demi-seconde, j’ai l’impression que la perte de contrôle est maîtrisée. Mais non. Urs se couche et éjecte ses deux passagers sur le côté. La caravane s’effondre au ralentit.

De tout mon poids, mon épaule s’enfonce dans une surface molle. Affalés, on se jette un regard. On s’inspecte. Terreux, mais indemnes. Pauline, sous le coup de l’émotion me sort un slogan digne d’une campagne publicitaire: « Gadoue is the new softener ». Ça ne veut rien dire, mais ça sonne bien!

Pour éviter toute rechute et calmer nos nerfs, nous décidons de sortir de ce traquenard. Nous rejoignons une piste sableuse mais légèrement plus cyclable et, une dizaine de kilomètres plus loin, une route secondaire bitumée qui nous parait aussi lisse que le parquet d’un vélodrome. Un regard à gauche, un à droite. Aucun trafic. Cela valait la peine de s’embourber.

Sans plus tarder, nous filons vers la capitale avec notre vélocité retrouvée. Un léger vent de face souffle, une pluie fine nous accompagne à nouveau, mais les kilomètres filent. Portés par notre enthousiasme, on avale la distance. En périphérie, les choses se compliquent. Il est toujours une zone péri-urbaine difficile à traverser avant de s’insérer dans le réseau cyclable de la ville. Les routes se rejoignent formant un entonnoir de trafic. Les conducteurs perdent leur patience dans les flux de véhicules, les lourds camions vadrouillent dans les zones industrielles.

Impressionnés par ce va-et-vient, on retravaille à nouveau notre copie. A dix kilomètres au nord de Riga, on s’enfonce dans une petite pinède pour éviter la seule autre alternative – la fameuse et infernale Via Baltica, l’autoroute reliant toutes les capitales baltes à Varsovie. La piste sableuse nous convient bien, aux milieux des champignons et des grands pins. Mais les imprévus font partie du quotidien. Nous déboulons de notre forêt tranquille sur deux longues lignes de métal bloquant le passage. Le rail hérité des soviétiques se dresse sur notre passage, trois mètres à peine avant la dernière ligne droite pour entrer dans la ville. Pas de passage à niveau, Urs refuse les acrobaties sans une cure de minceur. On décroche les sacoches et on enchaîne les aller-retours pour faire passer tout ce beau monde par petits bouts. On se glisse de l’autre côté, on évite quelques camions et l’on peut se glisser avec bonheur sur les bandes cyclables.

Un monsieur moustachu, sur son vélo au guidon courbé, passe en sens inverse. Pauline lui fait un petit coucou que j’accompagne d’un grand sourire. Il nous regarde, le regard sévère. Deuxième tentative avec une dame promenant son petit chien bouclé, même résultat. Petit soupir. Un trait culturel de la région. Montrer un enthousiasme, faire un grand sourire, par ici, est synonyme d’hypocrisie ou même de fourberie. En effet, pourquoi montrer un visage amical à un étranger que l’on ne connait pas? Il est normalement de meilleur ton de rester sur la réserve, le visage neutre. Et cela nous désarçonne. A force, on arrête de regarder les passants et de les saluer – on prête moins attention aux autres après que nos amicales interjections soient restées lettre morte d’innombrables fois. Si les Estoniens nous paraissaient réservés, les Lettons nous donnent l’impression d’avoir érigé la froideur en véritable art de vivre.

Il est d’ailleurs cocasse de parler des « Pays Baltes ». De notre regard d’étranger, on les met souvent dans le même panier – confondant au passage capitales et localisation exactes (du nord au sud: Estonie avec Tallinn, Lettonie et Riga, Lituanie et Vilnius). Et pourtant, les trois pays ne partagent pas grand chose en commun – ni dans leur histoire, ni dans leur culture.

Faisons la courte et suivons l’axe nord – sud, comme nous le traversons. Les Estoniens sont les porteurs d’une culture et d’une langue finno-ougrienne, apparentés aux finlandais. Les Lettons et les Lituaniens portent deux langues baltes qui sont, elles, indo-européennes. Tout ce beau monde vit, très grossièrement, dans les frontières actuelles par population lingustique.

Au XIIème siècle, des colons germaniques débarquent vers Riga et décident de christianiser la région – en asservissant la population, notamment par la force et la réduction à l’esclavage. L’Estonie et la Lettonie passent sous une gouvernance d’une élite germanophone. La Lituanie, elle, résiste et devient une véritable puissance militaire, s’agrandissant même: ses frontières grandissent et finissent par englober la Biélorussie et jusqu’à l’Ukraine – dans ce qui est appelé le grand Duché de Lituanie.
Au cours du XVIIIème siècle, sous l’impulsion du tsar Pierre Le Grand, la Russie s’empare des Pays Baltes. Dans chaque pays, la population garde son identité et sa langue propre. Tandis que la noblesse reste allemande, mais que la gouvernance devient russe.
Il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que les Pays Baltes décident de proclamer leur indépendance et, avec les armes, chassent les Russes. A la Seconde Guerre mondiale, l’histoire se répète et la Russie annexe à nouveau les trois pays, avant que ceux-ci ne restaurent finalement leur indépendance au moment de la désintégration de l’URSS en 1990.

Trois pays que l’on regroupe systématiquement, mais qui se sont composés une histoire bien différente.

On regarde la carte. Et qu’en est-il de Kaliningrad? Au sud de la Lituanie, à la suite pourrait-on dire, un quatrième territoire – une exclave russe. Pourquoi pas un quatrième état balte?

La faute aux Prussiens. Lors des croisades, les allemands colonisèrent, décimèrent et amalgamèrent la totalité de la population qui peuplait Kaliningrad – alors appelée Königsberg. Contrairement aux autres Pays Baltes où une noblesse minoritaire se contenta de gouverner par la force. Après la Deuxième Guerre mondiale, la Russie reprend les pays baltes, y compris Kaliningrad. Elle met à la porte toute personne parlant allemand et importe des Russes d’autres régions pour peupler l’exclave. Culturellement, Kaliningrad est donc bien russe et n’a pas de raison de revendiquer son indépendance.

Mais les méandres de l’histoire nous font diverger. Pauline me regarde de manière insistante, il est l’heure de mettre le dernier pantalon propre et de sortir flâner dans les rues de Riga pour enfin profiter du soleil. Nos pas battent les pavés, on se laisse tenter par une charmante visite guidée en bateau sur les canaux de la ville.

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