Bulgarie – Terra Incognita
Bulgarie. « La principale caractéristique du pays est sa division en bandes de montagnes et de plaines orientées est-ouest. » [1] Bien entendu, notre traversée s’effectuera nord-sud.
[1] Petit guide de géographie bulgare
La Bulgarie se déguste par petites bouchées, colline après colline.
Nous traversons une dernière fois le Danube. Après presque 2000 km en sa compagnie, forcément, une relation s’était créée. Au début adoré pour le plat qu’il nous assurait, puis houspillé pour les moustiques qu’il abrite, il est désormais temps de le laisser couler sa vie de retraité vers son delta en mer Noire et de rouler de nos propres roues de cyclistes matures.

Et ça grimpe! Le paysage s’est flétri, comme un tissu que l’on froisse, faisant fleurir de petits plis à perte de vue. Sempiternellement, les champs s’étalent sur ces bosses qui jalonnent nos journées en étendues affolantes où les engins agricoles apparaissent au loin comme de petites fourmis. Des monocultures à perte de vue qui feraient frémir la moindre conscience de résilience ou de biodiversité – l’Europe ne serait-elle qu’un immense champs de maïs?
Et ça redescend! Les habits détrempés de la plus délicate des manières, nous avons juste le temps de sécher lors d’un bref répit avant d’attaquer la côte suivante. Le tissu de nos t-shirts se décore alors d’élégantes traces blanches et devient cartonneux de sel. Le glamour incarné!
Les pentes trop vite descendues et les ascensions sous le soleil donnent des effets de montée éternelle dans ce pays où l’on cultive l’art de la cuvette. Autre effet de bord, nous finissons régulièrement, sur les coups de midi, nos huit litres d’eau. Histoire de préserver notre intégrité hydrique, nous nous réfugions à l’ombre autant que se peut – souvent sur un banc d’une place de jeux. Repos! Et essorage du casque du pilote sous le regard écoeuré du moteur arrière. Romantique lune de miel…

Aléa de l’itinéraire, nous nous engageons à contre-cœur – mais avec entrain – sur notre première semi-autoroute à l’entrée de Veliko Tarnovo. 5 km interdits contre un détour de 50 km: à cyclistes fatigués, choix aisé! Harassés par la route, le soleil, la faim, nous trouvons ensuite refuge sur une sorte de balcon surplombant cette ville qui nous dévoile ses charmes. Un dragon nous attaque! Une compatriote expatriée, alternant le français et l’allemand se lance dans un discours incongru et raciste. Tout y passe: quête des origines, religions, boucs émissaires. Malaise. Hébétés, nous essuyons l’assaut impuissants. Nous saisissons le prétexte de rejoindre notre guesthouse pour nous extirper de ce guet-apens. Mal nous en prend! L’accueil d’un vieil homme, adorable mais à demi-sénile dans un hébergement à la limite de la salubrité, finit d’achever nos nerfs. Nous fuyons les escaliers escarpés où Urs ne serait d’ailleurs jamais passé, les draps humides et les discours sans fin ni sens. Nouvelle fuite, direction l’hôtel le plus proche. Dans notre chambre, après une bonne douche, nous méditons sur les bienfaits de l’hôtellerie, des draps propres et des rues carrossables.

Cette première impression passée, la ville redore son blason. L’ancienne capitale de la Bulgarie, Veliko Tarnovo, aux bâtisses délicatement posées en équilibre sur de verdoyantes et escarpées collines, nous offre un havre de repos et de confort. Les vues pittoresques sur de belles forteresses surplombant la rivière baignant les pieds de la ville disputent aux coups d’œil plongeants sur ces touches pastelles formées par les habitations. La promenade y est agréable, flâner s’y fait de manière naturel. Un air de Cinque Terre, sans les touristes, les glaçons dans le vin en plus.
L’ours de Tchekhov. La Bulgarie compte quelques 600 à 800 ours bruns. L’un des pays d’Europe dont le nombre est le plus élevé. Objectif du cycliste et, surtout, du campeur: éviter toute rencontre.
De l’ancienne capitale du pays thrace un fin fil de bitume s’envole à travers une vaste étendue de forêts et de douces montagnes. Notre premier col. Craint et appréhendé depuis notre départ. Plié en une matinée. Le seul frisson sera l’ombre d’une tache sombre qui disparaitra dans les fourrés à notre approche. Ours? Biche? Mystère, mais dans le doute, nous discuterons de vive voix toute la montée pour annoncer notre venue (ce qui, avouons-le, ne change pas complètement les habitudes de Pauline).

Au col, nous basculons dans un autre monde. Au rythme de la route qui défile rapidement, les feuillus passent le relais aux pins, la terre devient ocre et l’air embaume soudain le sud. Tous nos sens accueillent cette transition. Nous dévalons dans une atmosphère changée. Le vent, chaud, presque brûlant, nous accompagne alors que, de loin, le quidam bulgare nous salue silencieusement d’un signe discret de la main ou d’un hochement de tête. Les paysages ne sont plus que des nuances de jaunes et de bruns, quelques touches encore vertes ou violettes persistent dans cette nature déjà brûlée par l’été.

Un frisson d’excitation me prend dans cet univers nouveau. Dégoulinant, les jambes rôties par l’enchaînement des jours de vélo, à court d’eau. Le corps demande grâce, le coeur bondit de joie de l’aventure. Je ne voudrais être nul par ailleurs. A deux, en commun dans l’effort et les découvertes, nous forgeons des souvenirs inestimables, dans une complicité qui n’a de cesse que de se renforcer. Nous éclatons d’un rire joyeux du passage de cette frontière qui n’existe sur aucune carte.
A quelques encablures de la première borne turque, dans nore petit abri de toile, je m’endors le sourire aux lèvres. Les gardes-frontières, de loin, nous ont donné leur accord tacite par l’absence d’interpellation. Demain, nous quittons l’Europe. Un jalon un peu fou, j’ai de la peine à réaliser. A mes côtés, la respiration apaisée, je devine au travers des cheveux emmêlés un sourire calme dessiné par le sommeil. La meilleure partenaire que l’on pourrait espérer, ensemble nous suivons nos rêves. Nous vivons, simplement. Le bonheur.
Roumanie - le temps élastique
Istanbul - le carrefour
Vous aimerez aussi
Allemagne – paradis du cycliste
juin 11, 2023
Turquie IV – Game Over
août 24, 2023
4 commentaires
Rosette Terrettaz
De loin mon épisode préféré, j’ai ri à voix haute en déambulant dans les rues de Lausanne et ai eu les larmes aux yeux à la lecture du dernier passage. Je suis si contente pour vous deux et ravie de lire comme ça se passe bien ♥️ Gros bisous les amoureux 🫶
Andrey Pauline
Merci Rosette pour cet adorable commentaire ! Cela fait chaud au cœur de savoir que notre petit feuilleton suscite toutes ces émotions ! On espère que les derniers ajustements se passent bien !
Catherine Charles
Comme je comprends votre enthousiasme et votre joie de vivre cette aventure unique qui restera dans vos mémoires pour toujours ! Merci de partager vos rêves ! On dit que les voyages forment la jeunesse, mais pour avoir beaucoup voyagé, je peux vous assurer que même à mon âge je les apprécie toujours autant !
Alors bonne suite de voyage !
Bons baisers de Stewart en Colombie Britannique où je suis actuellement au pays des grizzlys 😁
Catherine l
Èch
Tetcheu une vidéo on est gâââtés!!!!
C’est trop chouette de lire vos aventures. Bisous les copains.