Asie

Thaïlande II – Pays des dragons

Les cocotiers dansent dans la brise bordant le bitume presque parfait, Urs frémit de plaisir en déroulant ses roues flambant neuves dans ce décor tropical. Agréable Thaïlande. De bucoliques petits bungalows, de désertes plages de sable fin, d’accueillant petits troquets servant cafés latte à toute heure. La remontée du golfe prend des airs de vacances, on roule sans contrainte et, il est vrai, sans vraiment de but. A travers la campagne et les petites routes rurales, le pays dévoile une charmante atmosphère de respect, de salutations polies et de bienveillance. Les scooters, à peine plus rapides, n’auraient jamais l’audace de nous dépasser sans un brin de causette; ou un immense sourire pour les plus pressés.

Varan!

Une queue écailleuse disparaît à toute vitesse dans les hautes herbes. Des éclaboussures peu discrètes. Grand frère des furtifs geckos hantant les chambres, le bedonnant varan n’en est pas moins vif et prompt à se réfugier dans les roseaux à notre approche. Inoffensive bestiole, on s’avance tout de même vers les broussailles avec une certaine appréhension. Derrière les buissons, les pales de petits moulins frappent l’eau de larges bassins avec énergie. La culture de la crevette. Entassés sous la surface, les crustacés ont besoin d’une aide mécanique pour que leur eau reste oxygénée. L’industrie est bien ancrée et il est fréquent d’entendre vrombir les moteurs entraînant la machinerie frénétique.

Schtong! Sans transition, la poussée devient ardue malgré cette belle route plate, lisse et goudronnée. Urs est mis sur le dos pour l’auscultation. Encore un rayon cassé! On se rend à l’évidence: nos deux belles roues, à peine sorties du garage, sont de piètre qualité. Chaque jour, plusieurs rayons se désintègrent sans prévenir. Il faut les remplacer, un à un. Avec l’habitude, on s’améliore, la réparation devient plus fluide.

Un petit aparté mécanique est nécessaire pour le public non averti (dont nous faisions partie il y a deux petites semaines). Sur la roue arrière est fixée la cassette – les vitesses, ces roues crantées que vient tirer la chaîne. Pour changer les rayons cassés situés du côté de ladite cassette, il faut séparer toutes les pièces. Pour retirer cette fameuse cassette, il faut un outil spécial – sorte de gros boulon évidé. Que nous avions exprès ajouté à nos bagages à Almaty. Mais pas de la bonne taille! Dans notre compétence subtile en mécanique, nous avons donc enfoncé l’outil inadéquat dans la cassette à grands renforts de délicats coups de clef à molette…

Sous le soleil accablant du milieu d’après-midi, notre transpiration se mélangeant à la graisse minérale, on s’escrime sur la mécanique récalcitrante – pestant sur la qualité de l’acier des rayons, l’incompatibilité des normes des fabricants et sur ces satanées et odieuses mouches qui se posent et reposent sur notre peau aux nerfs déjà à vifs! Près de deux heures à bricoler. Un rayon changé. Une roue libre hors service: qu’à cela ne tienne, nous roulerons.

On a bien piètre mine. Sur nos quinze rayons de rechange, il ne nous en reste plus que deux. Le premier plateau est foutu. Les vitesses sautent sans cesse. Nos poignées sont cuites. Nos habits sont délavés et troués. Et encore deux jours de route avant le premier garage!

La magique métamorphose des paysage nous rappelle à la beauté du voyage. On croise un scooter. Un singe, un humain, un singe. Le trio s’en va à la récolte dans les cocotiers. Un pick-up rempli de fruits de palmier à huile nous dépasse. L’odeur du riz mûr remplace celle, plus prenante, des échafaudages de cosses noix de coco fermentant au soleil. Carapaces hérissées, les champs d’ananas fleurissent sur les collines. Le territoire thaï se coinçant en quelques encablures à peine entre la mer et la Birmanie, nous traversons plusieurs marchés binationaux, à une colline près de la frontière. Les étals regorgent de fruits frais et de mets délicats, la rue est un lieu de vie et d’échange et il est rare de cuisiner chez soi. Il suffit de passer le pas de sa porte, faire son choix, et le repas est servi – les appartements ne sont d’ailleurs pas tous équipés de plaques de cuisson.

Le fil de notre trace vers le nord croise un étonnant nombre de cyclistes – à la semaine ou au long court. On reconnaît les sudistes aisément: ils sont bien plus bronzés. Dans notre ombre toute la journée, seuls nos mollets brûnissent. On s’arrête en bord de route et jacasse quelques instants ou on partageant un repas avant que chacun ne reprenne sa route. Il est amusant de remarquer à quel point un même itinéraire peut être vécu de différentes manières, appréhender les expériences avec sa sensibilité, son ressenti. L’humeur du jour, la météo et la fatigue sont autant de facteurs qui rendent un passage magnifique ou agaçant; une bonne rencontre ou quelques accrocs peuvent faire basculer notre regard sur une région entière. Subjectifs et partiels que nous sommes.

Les jours défilent et notre Urs tient le coup. Quelle bravoure! Arrivés dans un petit garage poussiéreux, nous poussons la porte avec espoir. Couverts de chambres à air trouées et de pédaliers rouillés, les murs décatis de l’atelier n’inspirent pas la plus grande confiance malgré l’adorable chaton nous souhaitant la bienvenue. Mais le mécanicien fera des miracles et ses mains expertes – la preuve, il n’a pas de clef à mollette – sauront nous faire croire aux miracles. Deux heures de travail, 400 baths (10 CHF!) et un service complet pour remettre d’aplomb les vitesses, changer nos poignées et mettre en place une solution palliative pour la roue libre. Mais toujours pas de roue. On fait le plein de rayons et de patience, il faudra la changer à Bangkok.

Rien ne sert de bathaïer sur la route quand on peut prendre une pirogue.

La route pour la capitale reste sagement plate; nous avalons les distances quotidiennes en quelques heures. Petit café. Baignade. Petit temple. Deux touristes à la dérive sous les tropiques, roulant toujours sans réelle destination. Profitant des douces journées et de la simplicité du voyage, on se laisse porter. On discute, on rêve, on s’exclame:

« On n’a qu’à aller jusqu’au Japon! »

C’est décidé! On s’en remet en selle de plus belle. Une ligne imaginaire se trace, on appuie avec vigueur sur les pédales. La motivation déborde. On chante sur la selle, danse presque, en frisant avec l’équilibre.

« On va à Tokyo, on va à Tokyo! »

Entre ciel et sel

La circulation s’intensifie, mais reste courtoise. Pick-ups et scooters, pas d’intermédiaire. Sur les grosses remorques s’entassent des passagers, des récoltes ou des panneaux publicitaires. Une immense sono sur le toit, ces enseignes ambulantes alternent musiques et slogans publicitaires déclamés sur un ton d’un entrain certain. Au détour d’un virage, une conductrice nous lance de sa voix sur-amplifiée un « Welcome to Thailand! » aussi incongru que chaleureux. Tout un décorum. Les arbres disparaissent. D’immenses flaques s’emparent des paysages. Un monde de reflets et de sel. La route, droite jusqu’à l’horizon, traverse des salines étendues. Le soleil, reflété à l’infini, se fond dans les étendues blanches et saumâtres (saumonâtres?) des piscines s’évaporant lentement. Reflets de lumière et de chaleur, l’air se trouble dans les volutes des thermiques. Des ombres chapeautées, dans ce décor onirique, jouent aux funambules sur les fines ornières de terre parcourant les bassins. Comme pour pêcher des rêves, elles plongent leur long râteau dans l’eau trouble, petits gestes précis. Un dernier tableau d’une nature salée avant de se plonger dans la bouche urbaine ouverte sous nos roues. Les tours de Bangkok se dessinent dans la brume de la pollution.

Bonus: Urs sous les tropiques

Un commentaire

  • Pierrick

    Quel courageux cet Urs qui parcourt cette Thailande en laissant quelques rayons au passage .. J’espère que vous trouverez de quoi faire une bonne réparation à Bangkok surtout si vous allez jusqu’au Japon 😉
    Magnifiques photos, merci pour le partage ca nous donne un peu de chaleur et on sent presque le goût des fruits tropicaux !

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