Asie Centrale

Ouzbékistan – Course de relais

Le désert. Poussière, vent, soleil. Un univers absolu, infini; une plongée dans un monde de petites tornades qui se forment de part et d’autre de la ligne rectiligne de béton qui file devant nous; une étendue plane bordées d’horizons et de couchers de soleil pastels. Tranquillement, nous avançons. Un peu de musique, souvent du bavardage, baillant ou dans nos pensées et, il est vrai, parfois en s’ennuyant ferme. Dans ce décor maintenant familier, les pneus éclatés en bord de route et l’absence d’eau ou d’ombre nous rappellent l’inhabitabilité (à prononcer dix fois très vite) des lieux.

Trois filles s’approchent. Engagent la conversation et s’asseyent à nos côtés. Mmh, que veulent-elles? En fait, rien. Juste discuter, nous conseiller la pâtisserie la plus proche et pratiquer leur anglais.

Un jour, les steppes décident de prolonger leur hospitalité. Vous reprendrez bien encore quelques bourrasques en pleine tête? Ou du sable dans l’oeil pour la route? A peine 45 pénibles et éprouvants kilomètres. Le lendemain, vexées par nos commentaires désobligeants, elles nous mettent dehors d’une grande claque soufflée dans le dos. Éjectés, nous voilà 180 km plus loin sans le moindre effort après un départ tardif. La porte de sortie du désert prend la forme d’une petite falaise, simple dépression annonçant la fin de l’immense plateau de sable. On se glisse sur la route qui redécouvre le virage et la courbe et nous voilà sur les berges de l’Amou-Darya. Un autre monde. Feux d’artifice rosés des parterres de tamaris, étalements verdoyants des champs et des vergers, parties de cache-cache entre les bovins et les ânes dans les hautes herbes; nos yeux redeviennent mobiles; la verticalité reprend ses droits, des ombres se projettent, l’eau fraîche et la nature abondent.

Pauline, tu files du mauvais coton!

Tap-tap-tap-bump-tap-tap-tap. La route a ses sautes d’humeur! Accueillante souvent, craquelée, bossue, elle se donne un malin plaisir à inventer des nouveaux états. Elle adore les trous et les bosses. Nous moins. Les nombreux cyclistes qui longent la route non plus, surtout lorsqu’ils décident d’improviser une course avec Urs malgré leur absence de dérailleur et de frein. On croise leur regard et le défi est lancé! Le premier qui lâche a perdu. Zoum, on évite l’empilement de melons et de pastèques; sloup on se glisse entre la charrette de foin et la voiture trop chargée; argl! on pile sur les freins! Ouf, on ne se prend pas le tandyr fumant, ce four à pain ouzbek d’argile qui ressemble à un immense oeuf percé en son sommet. Alors on s’arrête pour un moment. On admire la campagne, la récolte du coton délicatement butinés par un essaim d’habits colorés, on secoue nos jambes endolories par ces longues journées qui se succèdent, on profite d’être simplement ensemble et de vivre.

Des compétiteurs hauts en couleur.

Les guides de voyage de l’Ouzbékistan mentionnent inévitablement le sinistre désastre écologique provoqué par l’assèchement de la mer d’Aral au profit de la culture du coton. Décrétée par le pouvoir central soviétique, l’aspiration était de faire de la région l’incontournable producteur de ces boules blanches. A Nukus, capitale du Karakalpakastan (cette région autonome qui s’étend de la frontière kazakh à Nukus et qui possède sa propre langue – bien entendu absente des dictionnaires de traductions), de magnifiques peintures des années 70 illustrent l’histoire lacustre et la prospérité de la région: racks pour sécher le poisson, usines de mise en conserve, bateaux alignés dans le port, teintes bleues empruntes d’embruns et d’iode. Aujourd’hui, le désert. Ironie du sort, on se rend aux bords des anciennes rives en 4×4 climatisés pour constater les épaves de bateaux échoués dans le sable ou pour visiter Muynak – ce village de pêcheurs maintenant en plein désert. Mais une pièce a toujours deux faces. Et l’envers, nous le traversons. Des champs, des arbres fruitiers, des cultures abondantes et une population qui a résolument changé son fusil d’épaule devant cette manne économique considérable. Un bon tiers des richesses ouzbek viennent de l’agriculture, notamment du coton. Un bassin fertile contre une mer.

Trois types de chargement. Léger. Puis important, se définissant lorsque le volume du chargement sur le toit dépasse le volume du véhicule. Puis comme ici excessif, lorsque le châssis manque de se rompre sous la charge.

La route longe ces champs, sinue auprès des eaux paresseuses, l’enjambe parfois. Nous traversons l’Amou-Darya, large de plusieurs centaines de mètres, sur un pont flottant recouvert de plaques de métal que deux équipes ressoudent en continu. Normes de sécurité pleinement respectées: pour les travailleurs et pour les traversiers. Les jours s’enchaînent et la difficulté de se procurer de l’eau est devenue routine. La ration est bien rodée, on peut même se permettre 3 dl par jour et par personne pour maintenir une hygiène tout a fait reprochable. On se heurte cependant à un défi logistique non anticipé: l’essence. Dans le pays, les voitures roulent essentiellement au gaz – propulsées par d’immenses bouteilles rouges. Le corollaire, c’est l’absence de station-service servant l’or noir indispensable à notre réchaud. Il faudra tomber par hasard sur une vieille pompe et laisser tremper notre riz dans l’eau froide pour le précuire et économiser nos réserves.

Wie viele Kilometern insgesamt? Warum? Mit dem Fahrrad? Woher kommt ihr?

Picorés de toute part, nous affrontons l’assaut en ordre dispersé. Pauline démontre ses talents linguistiques tandis que je me réfugie dans le rangement méthodique d’un Bob tout à fait ordré. Arrêtés à une chaïcana pour remplir nos gourdes, les questions fusent. En allemand. Entourés par une bande de retraités bavarois en voyage organisé, la pause prend des airs de poulailler. Avec nous dans le rôle du grain. Une épreuve bien plus rude que de pédaler en silence. Mais, bons seigneurs, une fois leur soif de photos et de curiosité assouvie, ils nous laissent et sautent dans leur car climatisé direction Khiva. Ils y seront pour le souper.

Notre hôtel mille étoiles. Quelques heures de sommeil réparatrices et bienvenues. Lorsqu’on est fatigués, y a rien Khiva.

C’est seulement cinq jours plus tard, sales et fourbus – doit-on vraiment encore le préciser? – que nous glissons à notre tour notre roue à l’ombre de la porte nord de Khiva. La cité emprunte ses atours aux paysages alentours, murs d’enceinte et habitations couleur sable, sobriété et quiétude des ruelles, beauté intérieure. Les domes bleus coiffent la ville en pointant derrière d’imposants remparts, bordés de colonnades lourdement chargées de faïence. Se devine sans peine une opulence passée et une histoire riche. Mais avant d’admirer la culture, nous nous délectons de gastronomie et d’un lit douillet. Manger. Dormir. On discute après.

Bonus: cyclisme et pain home made

Un commentaire

  • Pierrick

    Méga intéressant ce texte! Merci pour le partage 😊
    Ah oui ces réchauds, ils sont géniaux mais quand pénurie de combustible il y a … pas facile pour le riz, bien vu la pré cuisson.

    Bonne route les amis!

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