Asie

Népal – Jungle et neiges éternelles

La veille, briefing time. « Demain, on part à 4h30. Petit-déjeuner à 4h. Et faites vos sacs avant, hein? Pas après, d’accord? » sérieux, le guide nous sermonne. De part et d’autres de la table unique, des scènes similaires se répètent. « On part tous ensemble, tous les groupes. Ah, oui! Et emportez au moins deux litres d’eau par personne. Allez, au lit maintenant.« 

On sort de la longue et étroite maison de pierre enfumée par le feu fait de crottes de yaks séchées. Dehors, l’air est pur, frais. Presque piquant. Du petit torrent ne reste qu’une langue de glace qu’il faut rompre à coups de talons. On y plonge notre filtre pour en tirer une eau qui gèlera pendant la nuit. Les étoiles brillent, paresseuses, alors que la lune joue à cache-cache avec les monstres de roche et de glace qui nous entourent. La nuit encore jeune couvre les deux bâtisses d’un calme serein que seules les montagnes savent amener. La petite dizaine de marcheurs regagne leur lit, se pelotonne dans son sac de couchage en espérant se réchauffer au mieux et grappiller quelques heures de sommeil.

4h29, sacs sur le dos. On observe, amusés, l’ordre dispersé des lueurs des lampes frontales s’éloigner sur la moraine. Toujours pas de guide. On patiente, les premiers flocons nous tiennent compagnie. On part à sa recherche, le tirons de sa contemplation de tasse de café et nous élançons à notre tour dans la nuit.

Des conditions déjà bien hivernales

8h06, 5106 m et le blizzard. Le vent souffle, glacial, et la neige s’épaissit à chaque pas. Bonnet jusqu’aux sourcils, col sur le nez, on enfile nos mini crampons. 30 secondes pour prendre trois selfies et nous voilà déjà élancés à travers les congères et plaques de glace qui nous emmènent au bas du col.

11h17, autour du poêle, nous séchons nos chaussettes humides. Une bien courte journée: aidés par une Pauline inusable, courant comme une chèvre cashemire dans la neige et les pentes abruptes de l’Himalaya. Nous passerons l’après-midi lovés au chaud, une tasse de café fumant dans les mains. Rare confort, les gérantes de la lodge nous ont fait le privilège d’allumer un feu avant la tombée de la nuit – un luxe bienvenu dont les randonneurs n’ont droit qu’à condition que le guide amadoue subtilement les propriétaires. Quelques autres randonneurs arrivent dans l’après-midi, on papote, on se repose.

17h52, la nuit est tombée, noire d’encre, étouffée par la neige qui n’arrête de tomber. La porte grince. Deux silhouettes chancelantes titubent jusqu’au tabouret qui se dégage aussitôt. Un couple de singapouriens, d’un âge certain, partis avec nous à l’assaut du col. Deux petits bonhommes de neige qui prennent le temps de s’épousseter l’un l’autre dans un geste émouvant de solidarité avant de s’écrouler de fatigue. Plus de 13 heures de marche à travers la tempête. Ils forcent l’admiration.

Le passage délicat du col se fête aux röstis – le Népal est peut-être le seul pays au monde à avoir de discutables influences culinaires suisses. Une petite diversion du Dal Bhat dont se gave le randonneur affamé – le seul plat dont on peut redemander à volonté. La veillée se poursuit, au fil des discussions avec nos compagnons d’un soir. Dans cette vallée étroite entourée de géants de roche, les montagnes nous dominent de leurs dimensions gargantuesques, oppressantes presque, dans une débauche de gigantisme et de grandiloquence. Le moindre torrent a le débit d’un fleuve, le col anonyme tutoie avec le ciel, les simples ponts enjambant les rivières donnent le vertige aux alpinistes les plus chevronnés. Notre cheminement au creux de ces pentes escarpées nous offrent des vues époustouflantes sur les hauts sommets givrés et vertigineux.

Nous longeons à nouveau la frontière avec la Chine, par le sud cette fois-ci, à quelques heures de marche du Tibet. Un col, uniquement franchit par des caravanes d’ânes arrosant les villages de gaz, de riz et de bouteilles de Coca-Cola. Des lignes d’approvisionnement nécessaires pour les hôtels et les restaurants qui fleurissent le long des itinéraires de randonnée. L’affluence touristique ramène les villageois dans les montagnes en saison, les faisant rivaliser d’inventivité et de slogans énonciateurs pour appâter le chaland. « Nourriture hygiénique », « douche froide 24/7 », « toilettes ». Les tenanciers s’abreuvent de la manne des voyageurs, au risque de flirter avec l’honnêteté. A des jours de marche de tout, les randonneurs étrangers se transforment en cible de choix dans un marché à deux vitesses. Thé pour un népalais: 25 roupies. Pour un étranger: 150. Chauffage dans la pièce des invités en supplément, couvertures non comprises dans le prix des chambres. Couplé à un accueil parfois franchement antipathique, un petit sentiment amer d’être traité comme une marchandise humaine à presser à loisir demeure. Le système dans lequel est enfermé le marcheur laisse une impression en demi-teinte dans ces paysages pourtant magnifiques.

Le Népal fourmille de cultures et de religions. Le bouddhisme des montagnes répond à l’hindouisme citadin des plaines, plus de 60 ethnies et près du double de langues couvrent le territoire.

Le chemin file à travers la vallée. Les pins enneigés s’adoucissent, les lianes se tordent dans la forêt devenue jungle. Un singe chaparde une laitue dans un potager, on se pousse pour laisser passer de patibulaires yaks, on observe avec respect un porteur marchant ployé sous sa lourde charge. Un bout de toboggan pour une école, un fagot surdimensionné, une botte de foin. Tout se transporte à pattes, d’âne ou d’homme.

Vincent lors d’une petite pause bien méritée. Lassés des Snickers et Mars à l’excès pendant la traversée du Pamir, nous adoptons un nouveau snack tout népalais: les nouilles instantanées crues, à même le paquet, délicieusement soupoudrées du mélange bouillon.

Encore deux jours et nous rejoindrons la route qui nous ramena à Kathmandu. Les vallées s’afistolent dans un isolement particulier: Internet et une ouverture certaine sur le monde, mais pas de route. Les déplacements sont lents, le calme induit en est saisissant. Une indigestion de mi-parcours nous expose de manière bien crue. Quatre jours pour revenir sur nos pas, cinq pour avancer. Alors que Pauline vomit dans le bac à lessive, le confort citadin parait bien loin. Les vallées sont autant de nids douillets que de rudes coquilles où il faut savoir se débrouiller sans aide externe. Protégés du monde, au-delà de la vie, tout en étant exposés à la nature, et à soi-même. L’unité se forme dans la petite bulle constituée de ses compagnons de voyage, gravitant autour des marcheurs avançant au même rythme et rencontrés régulièrement de village en village.

Éreintés, nous posons nos sacs après une dernière étape éprouvante. Le chemin laisse place à une piste boueuse d’où, demain, déboulera un taxi. Plus que 11 heures de route jusqu’à la capitale. Il y a quelques années, il aurait fallu compter encore plusieurs journées à pied. Ici comme ailleurs, les voitures se frayent un chemin toujours plus loin, grignotant la sérénité de la ruralité. Les randonnées s’amenuisent sous l’assaut des routes, les vallées se traversent en véhicules, nous laissant songeurs. Les villages autrefois étapes sont maintenant désertés, les hôtels substantiels vidés, levant l’isolement et par là-même la cloyère de la récolte des escales. Bouleversement nécessaire ou balle dans le pied?

Kathmandu, la douce cacophonie. Les fils électriques s’entremêlent sur les poteaux lourdement chargés en pelote de laine échevelée dont les ramifications filent à travers les fenêtres; traverser la route en une marche lente et régulière alors que les scooters et les voitures passent, si proches et pourtant si respectueuses; flâner dans les ruelles aux échoppes multicolores, d’encens en gemmes, de doudounes « The North Farce » en créations de feutrines. Un artisanat riche et varié, se renouvelant au fil des saisons et des modes mondiales. Crèche en feutre dans ce pays hindouiste, ardoises gravées, sculptures en bois de tout genre et une ribambelle de fripperies en déclinaisons de laines, de soie et de cotton. Les petites échoppes débordent de trésors et de créations en tout genre, de bibelots aussi adorables qu’inutiles, de contrefaçons à la qualité variable au matériel d’alpinisme éprouvé. Un temple, une enseigne chargée, des odeurs épicées, les sens se délectent, l’animation est pleine et entière. La ville est vivante, vibrante, dense, curieusement calme malgré l’agitation trépidante. L’hospitalité se déroule, chaleureuse, effaçant nos grimaces montagnardes. On s’y repose, s’y détend, profitant des températures clémentes et de la gastronomie variée, fusion d’influences entre les deux grands voisins, indien et chinois. Nos affaires d’hiver rejoignent une boîte que nous renvoyons, bien en arrière, dans laquelle d’inutiles bibelots sont évidemment soigneusement entreposés. Notre route se trace désormais vers l’été. Encore une dernière péripétie et nous rejoindrons notre Urs, impatients tous trois que nous sommes de sillonner les sentiers du monde.

Bonus: un peu de randonnée et de bouddhisme

Un commentaire

  • Rosette Terrettaz

    Magique votre plume, on s’y croirait! Ça ravive de beaux souvenirs de notre voyage inoubliable au Népal en 2019. Je file lire l’article sur l’inde! Gros bisous de 16’000 km à l’ouest 😉
    PS: J’ai adoré imaginer Pauline gambader comme une chèvre cashemire dans ces montagnes!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *