Anatolie & Caucase

Turquie IV – Game Over

La Turquie, jusqu’au bout, nous aura réservé des surprises adorables, tout en parsemant notre route d’embûches, nous laissant le coeur transit et les mollets endoloris. Récit d’une queue de poisson.

Pour éviter un tracé dans les montagnes, nous partons plein nord dans l’idée de rejoindre la mer Noire et, celle-ci atteinte, la longer à plat jusqu’en Géorgie. Un plan d’un génie douteux. Du confort duveteux de la Cappadoce, nous nous en arrachons dans un état de motivation instable. Le chaud et les côtes successives nous usent et, subrepticement, un petit grain de sable vient s’immiscer dans la mécanique de nos journées. D’abord légère fatigue, puis maux de tête et nez qui coule: un coup de froid s’invite par 38°C.

Une balade dans la soirée, longeant d’anonymes ruines qualifiées de millénaires.

Nous trouvons refuge dans une petite maison d’hôtes, petite bicoque solitaire dans une vallée creusée par des eaux thermales. L’accueil y est, comme à l’accoutumée, débordant. On ne prend pas nos quartiers sans une tasse de thé, une poignée de mirabelles du verger et une visite guidée – avec échantillons offerts – dans le magnifique jardin potager, fierté du propriétaire des lieux. On goûte aux pois-chiche frais, on admire les pêches qui mûrissent au soleil et les rangs de tomates bien alignés dans cet havre de paix où il fait bien vivre.

La spontanéité. Une heure sur cette route de graviers, pour finalement voir une voiture nous dépasser. S’arrêter. Faire marche arrière et nous offrir ce pain fraîchement sorti du four. Une spontanéité et une générosité qui sont l’autre face de cette même pièce que sont ces routes éreintantes.

Comateux dans la pièce ombragée, le calme à peine troublé par quelques clochettes de chèvres qui passent au loin, nous laissons nos corps se reposer et la fièvre retomber. Mes pensées dérivent, dans un état de demi sommeil, assommé par la chaleur. A rouler à moitié malade en faisant bonne figure, Pauline m’impressionne une fois de plus. Sans elle et son soutien, jamais je ne serais arrivé aussi loin. Sûrement même pas parti. C’est mon moteur, le cœur de notre motivation, un soutien indéfectible. A anticiper les aléas, à blaguer dans les moments difficiles, à appuyer dans les montées, sa présence me rassure et m’entraîne: avec elle, rien ne peut m’arriver, rien ne peut aller de travers. Je suis à la maison là où elle se trouve, en sécurité et confortable même dans l’adversité. Alors bon, si un petit jour de repos est nécessaire, nous le prenons sans hésiter.

Une autochtone

Notre cheminement vers le nord voit, par légères touches, les paysages se modifier et les bâtisses s’orner de fioritures dans un pur style ottoman. Continuent de fleurir le long de la route de gigantesques fontaines, toute de marbre et finement ciselée, offrant aux voyageurs une eau douce et fraîche, ainsi que de régulières occasions de faire quelques ablutions bienvenues. Sporadiquement, nous croisons des centres thermaux offrant hammam, sauna et piscine dans un cadre champêtre et parfois de luxe. A Tokat, halte d’un jour, une légère odeur de bois brûlé accompagne la vapeur d’eau qui s’échappe d’un immense bâtiment coiffé de multiples bulbes de métal laissant passer le jour à travers une constellation de sphères de verre translucides: des bains ottomans séculaires, encore rutilants et en fonction. Même au milieu de l’été. Déclinant la promesse d’un bain de vapeur sous cette chaleur, nous glissons dans la fraîcheur d’un caravansérail transformé en salon de thé branché. Beau bâtiment poli par le temps, arcades intérieures truffées de petites boutiques, fontaine centrale entourée d’un agréable jardin, on s’imagine aisément avec quel plaisir les caravanes faisaient halte pour prendre un peu de repos lors de leur longue route de poussière. Notre commande, dans notre turc lacunaire et au hasard de la carte, nous offre le plaisir de voir arriver deux immenses Künefe. Une pâtisserie servie chaude, dotée d’une croustillante carapace de cheveux d’ange, nappée de sirop de sucre et de brisures de pistache, cachant un moelleux et fondant cœur au… fromage. Fondue mozzarella version sucrée. L’effet de suprise passé, on s’y habitue. Mais le deuxième aura raison de notre foie.

Les bains de Tokat

Dans ces plaines brûlées par l’été, les oasis verdoyantes se multiplient. L’arbre solitaire nous offrant un coin d’ombre pour une pause devient bosquet, parfois forêt. Et comme souvent, qui dit forêt dit ours. Flûte. Pour éviter toute confrontation nocturne, nous planifions de traverser les montagnes en une journée qui s’annonce chargée. Elle s’avèrera épique!

Ambiance thé-künefe

Départ peu après le lever du soleil, pour se lancer dans le premier col de la journée. 2000 mètres de montée qui nous prennent à froid. Les mollets chauffent, les gourdes se vident, les heures défilent de concert avec les kilomètres. La route serpente le long de pentes abruptes et nous prenons rapidement de l’altitude. L’air se charge d’humidité, les pâturages verdissent, l’atmosphère devient montagneuse. En début d’après-midi, après un dîner léger, on dévale la pente avant de se lancer dans le second col de la journée. Encore 500 mètres de montée! La route, de moyenne, devient franchement mauvaise et la circulation inexistante. Pour épargner notre souffle, on utilise la version moderne de la clochette pour éloigner les ours: un peu de musique. Hors réseau, les seuls morceaux à notre disposition sont 30 minutes de folk turc préalablement téléchargé pour la bande son de nos vidéos et tournant en boucle. Un accompagnement inhabituel, mais bienvenu, pour se motiver sur les dernières heures de montée.

Milieu d’après-midi, en haut du dernier col! Enfin! Il nous reste à nous laisser glisser rapidement jusqu’à la mer Noire! Après des jours de cuvettes et de canicule, quel plaisir que l’idée d’une franche descente pour rejoindre les plates rives et un climat tempéré par la masse d’eau.

Une foule en liesse nous attend en haut du col

Erreur! La route, complètement défoncée et affreusement raide, ne nous autorise qu’une vitesse mesurée. Ce n’est donc que lentement que nous nous enfonçons dans le brouillard qui s’épaissit. Presque aussi lents en descente que dans la montée… Et Boum! En plein milieu de la descente, notre pneu éclate. Jante fissurée, chambre à air béante, pneu éclaté et trois rayons cassés. On loue les pneus de rechange que Bob se trimballe depuis notre départ, et on se lance dans la réparation encore le sourire aux lèvres, avec comme seuls témoins les vergers de noisetiers dans cette ambiance humide digne d’un mois de novembre. Alors que nous constatons que nos nouvelles chambres à air sont grippées et inutilisables, une pluie fine se fait sentir. Fini de rire, la tension monte d’un cran. Nous nous sentons soudainement bien bêtes et bien seuls, alors que la prochaine ville se trouve à 20 km – hors de portée en marchant. Nous colmatons au mieux le trou béant de la chambre à air dans un patchwork de plusieurs rustines et implorons les dieux du caoutchouc et de la colle extra-forte. Pourvu que cela tienne quelques kilomètres. Le vélo en état, nous nous relançons dans la descente, sous une pluie qui devient battante. Nous atteignons la petite ville qui faisait figure d’objectif du jour en début de soirée, pour nous rendre compte que le seul hôtel du coin est complet. Les abruptes pentes avoisinantes disqualifiant d’office l’option de la tente, nous nous relançons pour 30 km dans la pénombre qui s’installe et la pluie qui s’intensifie. Cette fois, la route et la pente nous filent un coup de pouce. Nous pédalons trop vite et trop peu éclairés, sous l’averse qui redouble d’ardeur, mais avec un regain d’énergie notable. Rapidement, nous déboulons dégoulinants sur le marbre immaculé du premier établissement rencontré au bord de la mer Noire. Un lit douillet, un souper au buffet resquillé en se faisant passer par des membres d’une horde de touristes turcs en voyage organisé, et une belle nuit de sommeil…

C’était sans compter sur le karma.

Session mécanique.

Enfin la mer Noire! Annonciatrice de plat, la Géorgie semble soudain très proche. Quatre jours à peine. Un petit sentiment d’excitation et d’anticipation est de mise sur la caravane qui se lance le long des plages. Ici, les montagnes recouvertes de noisetiers et de plantations de thé se jettent soudainement dans les flots sombres de la mer, ne laissant qu’une fine bande de terre, largement phagocytée par des plages recouvertes de parasols, d’hôtels et de restaurants. La côte dans son ensemble est une longue destination balnéaire, prisée et populaire. Le traffic est relégué entre terre et mer, coincé sur la seule partie disponible, en une grosse route à double voie dans les deux sens, tunnels et un traffic certain. Petite désillusion. On hésite. Est-ce bien sage? Prendrait-on un bus plutôt que de se coltiner le bruit de la route? Le destin tranchera, d’un discret signe aux allures de costaud coup de massue. Vidange intégrale du tube digestif pour l’équipe au complet. Arrêt total pour cinq jours. Détails sordides censurés. Cela nous apprendra à chaparder dans des buffets à l’hygiène compromise. « Le vol ne paie pas » qu’ils disent dans les magasins…

Témoin de notre difficulté, lors d’une crevaison, Jemil court chercher sa voiture pour nous secourir. La réparation effectuée avant son retour, il ne nous laissera pas repartir sans nous inviter dans son restaurant de Pide préféré avant de parcourir la ville avec nous pour nous trouver le meilleur hôtel possible au meilleur prix. Une vraie belle rencontre.

En quête, malgré la torpeur, d’une roue de rechange pour la patte abîmée d’Urs, les appels et les messages se multiplient. Ça s’annonce mal, il semblerait que trouver une jante de rechange ne soit pas une sinécure. On se résigne, on la trouvera plus à l’est. Plein d’espoir, on s’enfile dans un bus [ndlr on force le passage pour Urs dans la cale d’un bus à coup de bakchich] pour éviter le gros de la route et finir de nous rétablir. Les derniers kilomètres jusqu’à la frontière nous conforte dans notre décision: entre équilibrisme sur un trop fin trottoir dans les tunnels (vous penserez à nous la prochaine fois que vous empruntez celui de Glion – même longueur, même trottoir dans le bord!) et des contre-sens foireux sur la bande d’arrêt d’urgence, la route n’a rien d’agréable. C’est encore faibles, la roue d’Urs fendue et perdus dans une circulation bruyante que nous faisons une entrée peu fière en Géorgie, mais avec l’espoir de remettre rapidement l’équipe d’aplomb et de profiter de la beauté du Caucase.

3 commentaires

  • Pierrick

    Aaaaah mais incroyable cette fin en Turquille!
    Un condensé d’aventures ou desaventures comme si c’était le moment d’aller en Géorgie!
    Bravo et quel courage! On espère que derrière ces beaux récits le moral tien bon à cette belle l’équipe! Dans notre canicule helvétique on se dit que c’est pas si pire bien le le départ s’annonce aussi!
    Toujours beaucoup de plaisir à vous lire et suivre vos périples!

  • Marion

    Olalalla j’espère que vous allez vite vous remettre sur pied… enfin sur le vélo avec une nouvelle roue ! Merci pour vos petites vidéos ça nous immerge un moment dans votre folle aventure !! Des gros bisous et plein de courage pour vous remettre en selles après cette pause forcée..

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *