Serbie – l’entre-deux monde
Skouïk, skouïk. La chaîne rouillée rompt la tranquillité de l’après-midi.
- « Dobardan! »
Sur sa selle trop basse, le visage ridé et tanné par le soleil s’illumine soudain.
- « Dobardan! »
Urs, poussiéreux mais frétillant, fait la parade. Il ne manque aucune occasion pour se faire remarquer dans ces villages où le temps passe lentement et où chaque source de divertissement est bonne à prendre. Il salue les passants, fait coucou aux gens attablés à l’unique terrasse ou fait la course avec les tracteurs toussotant. Les vastes et plates plaines serbes ne tranchent en rien avec les paysages hongrois. La frontière traversée, elle se sent au contact des gens. La rue principale – souvent l’unique! – de ces villages étendus se borde invariablement de deux larges tranchées herbeuses, puis de quelques mètres d’herbe parsemée d’arbres fruitiers et jalonnée de bancs ombragés et accueillants. Juste avant un enchaînement de murs, de portes et de portiques, un fin trottoir permet de se promener à l’abri de la circulation. Sans franchir le pas de porte de ces maisons fermées, le calme apparent donne des airs de villages fantômes.

A peine la frontière passée, à notre première halte sur un de ces bancs sous un magnifique cerisier, un léger grincement nous fait nous retourner. Un vieil homme, la bedaine à l’air et une brosse blanche à long manche à la main nous dévisage.
Il nous apostrophe, en serbe évidemment. Il gesticule en montrant Urs qui se repose. On répond en allemand. On tente l’anglais. Un peu de français peut-être? Il sourit en agitant sa brosse, continue en serbe. On passe tous en langue des signes. Avec kyrielle de gestes explicites et forts rires tonitruants, il nous propose un schnaps, un café, un schnaps, de l’eau, un schnaps. Pris de court, nous déclinons. Il ne nous laissera tout de même pas repartir sans avoir glissé dans nos sacoches une bière fraîche et induit une promesse intérieure: nous ne refuserons plus cette hospitalité sincère. Bien nous en prend!

La Serbie, c’est la chaleur des gens et la Croisade sur les routes. Entre café, qui se boira dorénavant à la turque, offert à l’ombre d’un jardin et arrêt à grands coups de klaxon pour nous offrir un seau d’abricots mûrs à point, l’accueil est d’une spontanéité incomparable. Mais sur la route, les visages se ferment et tout véhicule devient adversaire. Nous faisons corps avec Urs; nous maintenons le cap lorsque les monstres d’acier hurlant nous dépassent, la copilote veillant au grain. Elle donne l’alarme lorsque les bolides nous frôlent de trop près, jette un regard noir en arrière au malheureux qui s’approcherait un peu trop ou repère les panneaux routiers camouflés. Bien trop souvent, les dépassements scabreux nous font frémir, autant pour notre intégrité que pour l’automobiliste venant en face. Ici, le principe de la troisième voie s’applique régulièrement: lors d’un dépassement, tout le monde y met du sien en se poussant, créant littéralement une troisième voie. A l’approche des villes, alors que le trafic s’intensifie, la nervosité monte d’un cran. On s’encourage et on se lance à l’assaut des banlieues qui n’en finissent pas.

Rive nord, rive sud, l’itinéraire alterne. Le ferry [entendre ponton flottant poussé par un petit bateau], reste le moyen le plus aisé pour passer d’une rive à l’autre. Les tarifs, bien qu’explicites pour la plupart des passagers et véhicules « standards » font l’objet d’une certaine réserve à l’arrivée de notre attelage. Le responsable s’approche après avoir fait le tour de tous les passagers. « Mmmh… Vélo double? Laissez-moi regarder la liste des prix. » Puis, après une rapide vérification sur son téléphone. « Alors, vélo double avec charrette: 800 dinars. » Deal. Un vélo c’est 600. Cette fameuse liste semble bien exhaustive.
A l’instar de Belgrade, les villes sont modernes, grouillantes de vie et d’occidentalisation, presque survoltées – on s’y retrouve anonymes dans la foule. Un contraste frappant avec les campagnes où les chars sont encore parfois tirés par les chevaux, les infrastructures vétustes et les rencontres innombrables. La modernité s’installe dans ce pays qui hésite encore sur son modèle exact: le grand frère russe ou la vieille Europe? Il semblerait que dans ce pays, chacun à sa façon trouve un chemin qui lui est propre. Nous traversons ces mondes, témoins privilégiés de ces avenirs qui se côtoient.

A la sortie de la capitale, un de ces mondes nous heurte sans crier gare. Alors qu’en dehors de la conduite hasardeuse, rien n’était à signaler, la suite se corse. Sérieusement. En une journée, pêle-mêle, tout y passe. Le pont doté d’un traffic intense et d’une bande piétonne trop mince de laquelle on aperçoit, bien en contrebas par des trous béants, l’eau brunâtre du Danube; le chemin se déguisant en champ où branches et herbes viennent se coincer dans le dérailleur et la chaîne, nous obligeant à nous arrêter régulièrement pour désherber (faute de meilleur mot); la digue boueuse s’étendant sur des dizaines et des dizaines de kilomètres; la chute dans le sable heureusement bénigne; et… les chiens.
Notre nouvelle Némésis, les chiens. Tapis dans l’ombre, ceux-ci déboulent soudainement de nul part en aboyant comme des forcenés au passage de notre carosse. Leur soif de découvertes comblée, les plus dociles s’en vont presque spontanément vaquer à leurs occupations canines. D’autres, autrement plus insistants, nous assaillent en grondant. Après une première rencontre avec trois molosses terrifiants où notre rythme cardiaque a atteint des sommets, nous affinons notre technique. Ralentir, descendre du vélo au besoin (avec une large préférence pour le côté opposé à la bête) et passer d’un pas lent mais ferme. On tente aussi de s’extirper de ces indélicates rencontres en leur parlant, mais visiblement un chien est bien plus obtus qu’un sanglier! Les meilleurs amis de l’homme, certes, mais pas des cyclistes!

A l’extrême est de la Serbie, la géographie se plisse: les Carpates. De belles montées que nos mollets accueillent avec joie. Le relief donne au paysage toute sa majesté et nous nous délectons de ces douces collines. De magnifiques routes sinuant à travers les gorges du Danube donnent tantôt à cette Serbie sauvage des airs de fjords norvégiens. Plus tard l’asphalte cède à nouveau le pas aux chemins de terre. Gorgés d’eau de l’orage de la veille, ceux-ci sont à peine praticables pour les cyclistes que nous sommes. Tel des funambules, nous nous frayons tant bien que mal un chemin vers la frontière roumaine.

Chère Serbie, notre seule langue commune est celle des signes, mais ta chaleureuse hospitalité surpasse aisément n’importe quel mot de bienvenue.
Roumanie - le temps élastique
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2 commentaires
Pierrick
Quand on vous lit on se sent presque faire partie du voyage. Toutes ces précieuses descriptions et anecdotes nous immerges dans votre voyage et le temps d’une lecture nous fait oublier notre train-train quotidien.
Vous nous faites aussi rire et c’est chouette de vous imaginer sur ces routes et vivre ces rencontres! Et qu’est ce que vous avancez vite en seulement un peu plus d’un mois!
On se réjouit de la suite, merci pour le partage!
Catherine
Super profitez au max. de cette belle aventure Bravo Bravo