Balade Automnale,  Europe de l'Est

Pologne – Röstis et pierogis

La Pologne est l’agréable occasion de renouer des liens avec le bitume sur les axes secondaires – un excellent réseau de petites routes traversant le pays. On joue le jeu en se perdant dans cette campagne qui s’étend à perte de vue.
Un pré sur la gauche, les brins d’herbe bien alignés par les sillons du tracteur qui les a planté. Un champ en friche sur la droite aux mèches brunies par l’automne. Des bottes de paille, des tracteurs moissonnent le maïs et déversent une bouillie nourricière dans les remorques se succédant. Le pays cultive, intensément.
Les plantations s’élèvent, l’horizon se rapproche, on entre dans un verger. Des lignées de pommiers aux branches alourdies par les fruits s’alternent avec les pruniers. Puis d’autres pommiers. Plusieurs dames bien emmitouflées remplissent d’immenses caisses en bois que les hommes halent sur les chariots. Les cageots débordent de pyramides de couleurs différentes – vertes ou rouges, violettes parfois. Des fruits gâtés jonchent le sol, les véhicules agricoles nous croisent et nous dépassent inlassablement. En épilogue de cette chaine de collecte, de colossales remorques tractées par de puissants camions disparaissent dans le lointain. L’hiver approche, les récoltes se terminent.

Mais les paysages restent plats, le ciel en berne, le vent de face. On pédale ferme contre cet ennemi furibond et bruyant, mais sournoisement invisible.

– Pauline, je crois qu’Urs a un problème. On appuie de toutes nos forces à plat, mais on roule tout juste à 11 km/h.

On s’arrête sur le bord. On soulève la roue avant, la fait tourner à vide. Puis l’arrière. Les roulements semblent parfait. Il faut se rendre à l’évidence, les bourrasques et la motivation déclinantes sont les seules coupables à notre piètre avancée. Uniques témoins de cet adversaire invisible mais inexorables, les petites tornades de feuilles dorées et flamboyantes nous rassurent que nous ne sommes pas fous.
D’ailleurs que faisons-nous là, à se faire rincer par les orages? A s’escrimer contre ce vent qui nous souffle dans la tête depuis plus d’un mois? La visière du casque dégoulinante, les pieds humides, perdus dans un océan de champs qui n’en finit plus. Pauline me sourit, mâchouillant un abricot sec.

– Allez, viens. On va pas rester là de toute façon.

Alors on renfourche notre infatigable monture et on repart, résignés. Le soleil vient briser ce capuchon de nuages et les rayons accompagnent notre glycémie qui remontent. Grâce du sort, le vent, comme lassé de nous en faire baver, nous accorde un répit. Varsovie se profile après l’horizon et, miracle du voyage qui nous fait passer par tous les états d’âme, la motivation revient.

Belle et trépidante Pologne. Le pays entier semble courir d’une énergie renouvelée. Les nouvelles habitations poussent dans le moindre petit village, les jardinets sont soignés, les infrastructures en pleines rénovation – lorsqu’elles ne sont pas déjà excellentes. Et ça bosse, par tous les temps et tous les jours. Comme si l’entier de la population s’était donné le mot pour faire bondir le pays en avant, se serrant les coudes – et prendre une revanche sur les années d’occupation et d’économie planifiée qui ont suivi la seconde guerre mondiale. Flotte dans l’air l’envie de construire son futur.

Nous quittons Suwalki, la ville, qui donne son nom à l’étroit passage reliant la Lituanie à la Pologne tout encadré par l’exclave de Kaliningrad et la Biélorussie. Sur cette sorte de détroit terrestre, on se prépare à la guerre.
Chaque jour, c’est le ballet des avions militaires de l’OTAN nous survolant. La frontière à l’est se voit le théâtre de réelles fortifications pour amener un ennemi pas vraiment hypothétique à passer par des points prévisibles. La police, la douane, l’armée. Les forces de sécurité sont sur le qui-vive, alertes.

Au détour d’une conversation, on nous glisse un: « grosso modo, la Pologne a de tous temps été en guerre avec la Russie ». Avant de partir, nous portions un regard ingénu sur cet empire russe aux airs de trublion – mais la situation revêt une autre ampleur alors que nous y sommes confrontés. Ce même jour, nous recevrons une alerte SMS sur notre téléphone « Attention: une attaque aérienne russe est en cours en Ukraine. La situation est sous surveillance. Attendez des nouvelles. »

Les pays baltes et la Pologne sont souverains depuis à peine plus de trente ans. Une génération à peine. Qui a vu dans un premier temps la Russie se replier sur elle-même, son économie et sa puissance militaire affaiblies pour la décennie de 90. Puis, année après année, elle est s’est remplumée, reprise des forces et a repris des actions militaires. D’abord à l’interne, pour régler les dissensions. Puis invasive. Et chaque saison cette menace s’est renforcée jusqu’au déclenchement de la guerre avec l’Ukraine. Et alors que le conflit s’enlise, la puissance militaire de la Russie ne semble pas diminuer. Mais alors vers quoi va se décharger cette ardeur martiale sans cesse montante? On frissonne. Un couperet inéluctable semble planer sur la région.

Mais pour l’heure, Varsovie nous accueille. Un petit parc aux arbres encore verdoyants, beaucoup de trottinettes électriques, un nombre affolant de livreurs de nourriture aux scooters électriques aussi bodybuildés que leur relatif respect du code de la route. Encore une centaine de mètres secoués par l’irrégularité ballottante des pavés. Une petite porte, trois étages, un appartement au parquet craquant tout en hauteur de plafond et en moulures au charme classique. Nous déposons nos quartiers dans la capitale pour quelques jours.

Nous ouvrons les épais rideaux. De l’autre côté de la rue, Marie nous observe. Curie, bien sûr. Son effigie trône au dernier étage de sa maison d’enfance et un petit musée dédie son exposition à la personne – laissant le récit de ses travaux au palais des sciences.

Appâtés par les odeurs de cuisine flottant dans l’air, on sort gambader sur les pavés inégaux. Les rues sont larges, le centre est exclusivement piéton. Des bâtiments de quatre étages et d’hauteurs égales délimitent les allées. Les restaurants et les cafés affleurent au rez-de-chaussée, entrecoupés par des boutiques de souvenirs, de porcelaines ou de confiseries – quelques bijouteries, aussi. En résulte une cité vibrante, au coeur historique pittoresque. Adossés aux murailles, on s’attable en consultant la carte des spécialités locales. On se sent à la maison. Pancakes de patates – c’est à dire des röstis aux champignons. Pierogi, les ravioles. Kotlet schabowy, le schnitzel. On se délecte de ces portions gargantuesques qui viennent réconforter nos muscles endoloris.

A 11h15, une trompette vient rompre le calme relatif du brouhaha des discussions. Le 17 septembre 1939, les bombardements allemands venaient mettre fin à la quiétude et ont figé les aiguilles de l’horloge exactement à cette heure-ci. Les affres des combats ont complètement détruit Varsovie. En réalité, ses airs historiques sont une patine de vieillesse réinventée lors d’une reconstruction effrénée, à l’identique, après guerre. Et le résultat est une splendeur retrouvée.

Les températures baissent et pour pouvoir prolonger les soirées en ses cafés conviviaux, les chaises se garnissent de couvertures et s’accompagnent de chauffages à gaz. L’atmosphère est détendue, chaleureuse, hospitalière.

L’histoire de la Pologne traverse des siècles, à travers ses heures de gloire en compagnie de la Lituanie. Puis de son partage par les puissances avoisinantes – Russie, Prusse et Autriche. Mais sa biographie porte surtout les stigmates du tragique épisode de la Deuxième Guerre mondiale. Nous prenons le train pour Lublin, ville à l’est, où jouxte encore le camp de Majdanek. Le temps bruine, maussade. A peine plus de huitante ans se sont écoulés et nous foulons de nos pieds ce témoignage à ciel ouvert. Les camps se sont apparemment concentrés en Pologne occupée, notamment car le pays abritait avant la guerre la plus importante communauté juive d’Europe.

Des maisons proprettes ont vue sur cette immense plaine où se dressent encore quelques baraquements. Des panneaux explicatifs relatent les événement abjects qui s’y sont produits. Devant nous, deux groupes de jeunes arborant de grands drapeaux israéliens participent à une visite guidée.

Je les regarde et je m’interroge. Que représente pour eux ce lieu chargé d’une histoire si douloureuse? Quelle mémoire en garderont-ils, et surtout, quel avenir construiront-ils avec cet héritage? Les générations passent, les témoins disparaissent, mais les lieux et les récits demeurent.

Nous rentrons vers la capitale, la lumière baisse rapidement. La saison avance et les hauteurs des montagnes du sud attire déjà les premières neiges. Nous hésitons, appelons des amis à la rescousse. Ils ont traversé les Balkans il y a quelques années et leur sensibilité nous est précieuse. Ils nous convainquent.

Nous regardons Bob. Celui-ci, à son habitude, reste mutin. Brave charrette. Sans plus de remord, nous remplissons un immense carton de pièces détachées et du matériel de camping. Direction la maison, et pas par vélo. Dorénavant, Urs sera plus léger et nous dormirons en hôtel – les nuits qui s’allongent seront plus confortables.

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