Norvège & Finlande – Sápmi
L’aventure commence réellement le lendemain de notre aller-retour au Cap Nord. Dans la fraicheur matinale d’Honningsvåg, nous harnachons Urs de ses lourdes sacoches. Bob est attaché à l’arrière, son drapeau jaune flottant impatiemment au vent. On embarque et le lourd attelage se relance lentement, en zigzagant. Mais l’équilibre revient rapidement et la trajectoire s’améliore. Les roues tournent, nous longeons la côte de rochers noirs. Une douce pente d’herbes vient se jeter dans les eaux. Le temps est couvert, presque sec.
Quelques minutes d’échauffement et la première épreuve se dresse devant nous. Le Cap Nord se trouvant sur l’île de Magerøya, il faut rejoindre le continent. Un tunnel creusé dans la roche mère s’enfonce 212 mètres sous le niveau de la mer. L’ouverture béante nous avale dans son atmosphère humide et froide. Nous glissons sous terre par une pente raide et sombre. Après quelques minutes d’une longue descente, le terrain s’aplatit. Je ne peux m’empêcher de penser aux dizaines de mètres d’eau en-dessus de nos têtes. Une goutte fuite du toit du tunnel. Je prie silencieusement pour qu’elle ne soit pas l’annonciatrice d’une brèche d’où l’océan s’engouffrerait. La circulation est sporadique, notre phare clignote de sa lumière rouge en se reflétant dans les flaques d’eau. Rapidement en bas, la remontée qui se dresse devant nous nous cueille à froid – frigorifiés et impatients de rejoindre le monde d’en haut. Un petit accotement nous permet de nous séparer des quelques véhicules qui nous dépassent. On s’encourage, on appuie, le jour miroite bientôt. Nous voilà déjà dehors, sans grande difficulté. A la sortie, on se permet une petite danse de la victoire de cette épreuve qui nous faisait peur depuis de longues semaines. Un roulé à la cannelle sera notre récompense avant de se mettre réellement en route.




Notre itinéraire longe tout d’abord les fjords du nord de la Norvège. La route louvoie le long de cette côte déchirée et mélancolique dont la météo capricieuse la rend aussi belle qu’éreintante. Le vent souffle, les averses se succèdent. Pour des jours, les paysages se ressemblent. La mer sur la gauche, des blocs noirs aux formes angulaires formant la plage balayée par les embruns. Quelques mouettes, parfois avec un peu de chance la silhouette élégante d’un aigle marin. L’asphalte suit les courbes sinueuses, frontière humaine entre terre et océan. A droite, une pente douce couverte d’une végétation basse propre à ces latitudes et habituée au froid et au vent. De l’herbe jaunie par l’été, des buissons aux teintes orangées, beaucoup de mousses et de lichens colorés. Des bouleaux nains, quelques saules dont les branches souples épousent le relief. Cette toundra arctique revêt sa parure automnale pour le plus grand plaisir des yeux. Mieux encore, les hordes de moustiques semblent avoir disparu avec les premières gelées nocturnes – notre départ tardif a porté ses fruits.
On retrouve le plaisir du grand air, de poser la tente en fin de journée, les jambes douloureuses. Chaque soir, le matin semble déjà loin tant ces journées riches se remplissent de ce quotidien simple. Le temps, déjà, ralentit pour accueillir notre nouveau rythme. Les rennes nous tiennent compagnie: leurs bois élégants n’ont de cesse d’attirer nos yeux et la lentille de notre appareil photo. Et de nous surprendre lorsque d’un pas fugace, ces grands nigauds se jettent sur la route. À la vue de notre attelage, certains perdent complètement leurs moyens: ils mettent leurs sabots sur la route, trois pas en avant. Un regard vers les deux féroces cyclistes que nous sommes. Chassé-croisé, quatre pas en crabe. Nouveau regard. Demi-tour. Un pas en arrière. Et une fuite en quatrième vitesse dans les buissons environnants quand nous approchons de trop près.






Un matin, à Lakselv (littéralement « rivière saumon »), notre route quitte la côte. Un pont enjambe une large rivière, puis une route rectiligne s’élève à perte de vue. Nous entrons en Finlande. A cette frontière administrative s’ajoute le passage à la taïga. Les bouleaux laissent place aux conifères – pins, sapins, épicéas. Encore petits, mais dont le vert profond tranche avec le doré de leur voisin feuillu. Comme protégés par les épines, des buissons de baies tapissent le sol de la forêt. Rouge pétant pour l’airelle, bleu profond pour la myrtille et presque noir pour la camarine – des petites boules acidulées qui agrémentent le yogurt du matin ou le dessert.
La route continue, enchainement de petites collines et de longues lignes droites filant à travers la forêt. Sans la cicatrice de bitume qui nous offre un peu de dégagement, nous errerions sans espoir de se repérer. Une forêt immense, basse, ponctuée de tourbières aux odeurs de savon et à l’eau chargée de sédiments. Notre filtre tire de ces eaux troubles une boisson légèrement odorante et colorée par les tanins et les acides humiques dissouts.
Une bosse dépasse du paysage, colline douce usée par le vent et le dernier épisode glacière – un tunturi. Les quelques centaines de mètres d’altitude suffisent à faire changer la végétation. Les arbres laissent à nouveau place à des espèces plus adaptées au froid et au vent. La frontière entre toundra et taïga se décline autour de nous, en fonction de la latitude, de l’altitude et de l’exposition au vent. Une frontière bien visible.








Les habitants autochtones, les sámis, ont su – et savent toujours – mettre à profit cette alternance de forêt, de collines dégarnies, de tourbières et de côtes balayées par les vents. La symbiose avec la saisonnalité la plus emblématique est la transhumance en compagnie des rennes. Lorsque la neige fond et que les moustiques se font trop insistants, il est temps de se diriger vers les hauts plateaux plus frais et balayés par les vents – le temps d’un bref été. Mais quand le manteau blanc et glacé revient en couvrant abondamment le sol, les arbres servent alors de refuge. Les conifères laissent tomber les cristaux de glace en poudre légère à leur pied, évitant ainsi que le vent et le soleil ne transforme la neige légère en glace impénétrable. La végétation, dans la forêt, reste protégée des températures extrêmes. Les rennes peuvent gratter la neige et continuer à se nourrir, même au plus fort de l’hiver. Paradoxalement, le réchauffement progressif apporte épisodiquement des averses de pluie, lors de la saison froide. L’eau glaciale ruisselle, puis gèle. Créant une coque de glace autour des feuilles et des arbustes. Les animaux peinent dès lors à trouver de quoi manger, bouleversés par l’irrégularité météorologique.
La forêt défile, de part et d’autre de la route. Nous campons le soir venu en nous enfonçons de quelques mètres dans les bois. Nous remplissons abondamment nos sacoches aux magasins que l’on croise tous les deux ou trois jours, avant de se relancer dans la nature. Les journées passent au rythme des coups de pédales, des pauses repas et de la logistique du campement.
Dans ces étendues, difficile de s’imaginer que des gouvernements, il y a longtemps, aient tenu à étendre leur influence sur ces immensités de rien. Et pourtant, les royaumes norvégiens et suédois se sont partagés ces confins du monde, dans les années 1750 – autorisant les différents groupes sámis ainsi nationalisées à continuer à aller et venir à leur guise. Au début. Puis la Finlande est devenue russe. Les vagues frontières sont devenues réalités administratives, avant de se fermer définitivement en raison des différents politiques. Des communautés se sont ainsi retrouvées séparées par un pouvoir central lointain, ballotées par les décisions de ceux qui avaient la force de les imposer.
Chaque pays, Norvège, Finlande, Russie, Suède, ont procédé tour à tour des campagnes d’assimilation avec plus ou moins d’ardeur. Les droits des populations autochtones déclinèrent continuellement jusqu’au milieu du XXème siècle: les terres ont été attribuées à des gens du sud, les couloirs de transhumance sont restés fermés, la culture s’est progressivement effacée.
La trajectoire tragique atteint son apogée pendant la deuxième guerre mondiale. Chaque nation a enrôlé, de force souvent, des sámis dans les différentes armées. Ceux qui partageaient avant un vaste territoire et des croyances communes se sont alors retrouvés à s’entretuer sur l’autel de la prédation territoriale.
Au point de départ de notre itinéraire, à Honningsvåg, une petite exposition relate de manière bien crue ces épisodes violents qui ont eu lieu si loin au nord. Et qui ne sont, bien entendus, apparus dans aucun de nos cours d’histoire. Alors que les villages semblent bien établis, nombre ont été en réalité complètement rebâtis. Lors de leur repli, les forces allemandes ont appliqué la technique de la terre brûlée – rasant par le feu les villages entiers et décimant les populations. C’est le cas d’Honningsvåg, entièrement rasé par les flammes en octobre 1944, mais nombreux sont les patelins partageant la même sombre histoire.
Nous passons dans un minuscule hameau. Une rivière, trois maisons dispersées dans les bois. Un musée sámi, comme pour chaque village. Après la guerre, les différentes communautés sámis ont vu leur reconnaissance grandissante. Chaque pays a vu sa forme de repentir, principalement sous forme de parlement propre, de région autonome ou de reconnaissance officielle en tant que minorité ethnique. Mais les frontières demeurent, laissant les communautés morcelées par les siècles de nationalisation et les différentes cultures se fondant dans les majorités nationales.
Peu après Inari, dans la Laponie finlandaise, le bitume s’échappe et laisse place à une route en gravier. Il pleut légèrement, mais la température reste agréable. Les sacoches sont pleines, l’humeur est au rendez-vous. Encore un petit roulé à la cannelle et on se laisse glisser dans cette étendue naturelle et paisible. Deux petits jours nous séparent du prochain ravitaillement, à Levi.






Norvège - on se gèle
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