Balade Automnale,  Pays Baltes

Lituanie – Chemin de Croix

On entre en Lituanie par la petite porte, sous la forme d’une étroite piste terreuse traversant un bosquet de chênes touffus. La lumière est basse, le tunnel végétal semble s’ouvrir au loin. Sans être attentif, on raterait le poteau avec un minuscule écriteau « Latvia » séparé de quelques mètres d’un à peine plus grand panneau « Lietuva ». Si l’administratif en est grandement simplifié, les accords internationaux et l’électronique ont drastiquement réduit l’excitation d’un passage de frontière. Je regarde derrière un tronc. Pas de douanier caché pour tamponner notre passeport. Tant pis.

Les paysages lituaniens n’évoluent pas drastiquement par rapport à la Lettonie voisine. Une piste de terre parsemée de cailloux sépare deux champs qui se perdent à l’horizon. Quelques bosquets agrémentent le paysage, d’immenses tas de bottes de foin rompent l’uniformité. L’évolution majeure tient dans la proportion de forêts qui diminue, laissant le regard se balader à perte de vue.

Bien contents de notre nouvelle méthodologie consistant à éviter de manière maniaque tout axe comportant plus d’un véhicule par heure, nous nous perdons dans cet arrière-pays qui n’en finit plus. Les yeux rivés sur le mètre juste avant notre roue pour éviter les trous, je me concentre sur la route. Pauline laisse son regard dériver et m’avertit lorsque la faune montre le bout de son nez – biches, souvent; les vaches, omniprésentes; un rapace ou une ombre furtive.
Il faut être attentifs. La vélo dérape parfois, lorsque une roue s’enfonce profondément dans le sol meuble. Ces trous de sable sont rarement visibles et provoquent d’hasardeux arrêts instantanés. La concentration reste alors affûtée à tout instant et les heures filent en douce.
La pluie s’alterne avec les rayons de soleil, on pédale, on mange, on papote. Le quotidien de la maison nous semble bien loin, bercés par les paysages monotones des pays baltes nous réalisons soudain que nous nous sentons bien.

Il est vrai, aucun jour n’est réellement facile. Il pleut presque tous les jours. Le vent souffle de face depuis maintenant trois semaines. Et la route n’est jamais bonne très longtemps. Lorsque l’étape semble arriver au bout, il y a toujours un obstacle surgissant fortuitement pour nous rappeler que rien n’est acquis – une volée d’escaliers, un passage de rail, du sable. Il faut alors s’encourager pour éviter l’obstacle en décrochant les sacoches ou en poussant le vélo. Mais en réalité, aucune de ces difficultés n’engendre du stress ou de la pression. Lorsque se dresse l’écueil, on prend notre temps et on le contourne en lui tirant la langue.
Je souris en pensant à une journée, il y a quelques années, où, lors d’un précédent voyage à vélo, nous avions du attendre plus de huit heures, arrêtés par des travaux. Je retrouve cette sérénité dans ces pays baltes monocordes.
Bien loin, l’excitation que l’on peut parfois ressentir lorsque l’on doit attendre trois minutes à une caisse d’un supermarché ou au feu rouge, pressé d’arriver. Loin, la succession frénétique du quotidien, l’endiablé rythme nous faisant courir dans notre roue de hamster des projets professionnels. Nous sommes là, dans le présent. Une sensation à chérir.

Notre journée se concentre sur des choses simples, les trépidantes stimulations extérieures s’effilochent. Un arbre, un champ, une route. Le faon rencontré il y a une heure émerveille encore nos pupilles, une anecdote de la veille nourrit la discussion du jour. On se focalise sur nos besoins primaires: la nourriture et le sommeil.

La piste devient bitume, un monastère encadré de hautes haies se découvre sur notre gauche. Un peu plus loin, dans une mer de gazon verdoyant, un petit parking et son magasin de souvenirs. Quelques voitures, un car de touristes. Une petite allée bordée de lumières basses se dirige vers une butte. Enfin, là où devrait se trouver une butte. Nous posons Urs et nous rapprochons. Des centaines, des milliers, des centaines de milliers de… croix. Des croix chrétiennes, en métal, en bois ou en pierre. Avec le Christ ou des prières chrétiennes. Avec la quantité, vient la diversité. Et de la quantité, il y en a.
La Colline des Croix en Lituanie est le haut lieu de la résistance pacifique catholique du pays lors de l’occupation russe. Les habitants venaient déposer une croix pour la paix et faire preuve de leurs croyances dans cette URSS qui gommait toute religion. Les soviétiques ont fait raser le site, plusieurs fois au bulldozer, mais de nouvelles croix réapparaissaient sans cesse. Selon les derniers estimatifs, plus de 150’000 à 200’000 croix s’entremêlent sur ce petit monticule, qui reste encore aujourd’hui encore un haut lieu de pèlerinage et de commémoration.
Nous profitons de cette unique halte touristique dans le pays. Pauline va flâner dans le magasin de souvenirs pendant que je me concentre sur mon bien plus essentiel chocolat chaud. Elle en ressort avec quelques babioles en ambre – probablement pour se rattraper de nos vains, mais il est vrai maigres, efforts pour trouver la résine fossilisée que l’on peut parfois découvrir sur les plages de la Baltique.

Pour profiter de la nature, nous avons décidé de ne pas faire le crochet par Vilnius et de prendre directement le cap de Varsovie. Une douzaine de jours sans centre urbain, à traverser des petits patelins et à gambader dans la campagne lituanienne à notre rythme. C’est drôle comme à peine deux semaines peuvent sembler une éternité lorsque nous les remplissons de petits riens et de beaucoup de vide. Complètement décalés, nous avons perdu le rythme hebdomadaire et des dates – ne demeurent plus que les cycles du sommeil et de notre ventre. Et de la pluie. L’automne s’étant installé pour de bon, nous changeons de couche plusieurs fois par heure. Imperméable, pull, føtte.

Un aparté est probablement nécessaire pour une définition.
Føtte, nom pluriel – genre indéterminé. Couvre chaussures imperméables en tissu synthétique. Très appréciés pour rester au sec. S’orthographie aussi comme « Fötte ». Peut aussi s’appliquer pour les couvres gants, il s’agit alors de « føtte de mains ».
L’étymologie reste floue, mais les spécialistes s’accordent pour dire que ce nom est apparu en Norvège (d’où l’orthographe) par une Pauline particulièrement inspirée – pourrait aussi venir de la contraction de « Pfote » (la pate, en allemand) et de « flotte » (l’eau, en français).

Mais la frontière polonaise s’approche. Il nous faut viser entre l’exclave russe de Kaliningrad et la Biélorussie pour traverser la frontière lituano-polonaise à travers le corridor de Suwalki. Encore un jour. Le soir est en train de tomber, nous sortons d’une piste sableuse qui nous a occupés une grande partie de l’après-midi. En cherchant un endroit où camper, il nous semble entendre des coups de feu résonner dans la forêt. Plusieurs chemins de traverse semblent interdits. La fatigue et la prudence nous envoient dormir dans l’hôtel local au charme tout soviétique.
Apparemment, le village vit au rythme de deux éléments: le premier, évident, est l’immense usine Ikea d’où dépasse une cheminée crachant jour et nuit un long panache de fumée blanche. Le second est plus martial. Il s’agit d’une conséquente caserne lituanienne, qui s’entraîne dans les bois avoisinants. L’actualité prend une dimension tout autre et fait écho à l’aéroport de l’OTAN que nous avions croisé quelques jours auparavant.
Nous rejoignons les brumes engourdies des rêves satisfaits de ne pas réitérer l’exploit de se faire déloger sur un terrain militaire.

Dernier jour lituanien. L’idée est de partir de bonne heure, de boucler 100 kilomètres faciles sur une route bitumée et de dormir en Pologne dans un hôtel confortable de Suwalki.

Nous partons, tôt pour assurer le coup – vers 9 heures, le tôt restant relatif. Portés par la fraicheur matinale et un béton lisse retrouvé après presque mille kilomètres de pistes, nous avons l’impression de voler. Une heure passe, je salive d’avance de cette journée aisée et pourtant efficace.
Mais c’était oublier le vent. Et quel vent. D’abord petit souffle rafraichissant. Puis pression supplémentaire et finalement gageure de chaque instant. Nous longeons la Via Baltica, autoroute grondante de trafic, sur une petite route parfaitement plate, lisse et terriblement droite. Et nous pédalons lentement dans cette soufflerie qui semble se moquer de nos efforts vains.

Nous faisons tourner la machine avec l’aide des trésors sucrés de nos sacoches, mais le moral est en berne. On s’encourage, on tente de faire bonne figure. Les heures passent lentement, mais inéluctablement. Nous arrivons finalement à quelques centaines de mètres de la frontière. La Via Baltica et ses véhicules motorisés franchissent cette ligne administrative sans peine.
Mais notre route de cycliste s’arrête là. le poste frontière a été désaffecté, grâce à la libre circulation. Mais nous, nous nous retrouvons mis sur le carreau. Selon la carte, une petite route reprend du côté polonais. N’empêche, il manque un bon kilomètre pour joindre les tronçons des deux nationalités.
On hésite à se lancer sur l’autoroute. Mais en regardant à nouveau la carte de plus près, un petit chemin semble partir vers le sud sur trois kilomètres, traverser la frontière dans un bosquet et revenir pour rejoindre notre itinéraire. Facile.
Nous poussons Urs à travers les fourrés et les hautes herbes pour rejoindre ce chemin propice. La piste a des airs de fin du monde et semble fortement empruntée par de lourds engins à chenilles. Forçant les cyclistes à pousser dans les ornières. Heureusement, ce n’est pas très long. On se retrouve dans la forêt, évitant quelques souches. Presque aussitôt, on sort du couvert des arbres – une longue bande rectiligne déboisée avec quelques bornes blanches au chapeau rouge tous les cent mètres. La frontière. Un pas, nous voici en Pologne.

Mais côté polonais, une haie nous accueille avec un grand panneau blanc bordé de rouge à l’écriture sans équivoque – « Teren Prywatny ».
Flûte. La journée commence à être longue. Cette fois, nous décidons de passer outre et enfilons notre vélo entre deux petits sapins.

– De toute façon, je ne sais pas lire le polonais.

Nous traversons le champ, mais un chien nous fonce dessus et se met à hurler, fermement décidé à garder son « Teren Prywatny ». On le contourne à travers les orties et nous pouvons enfin rejoindre la piste qui, selon la carte, nous laissera filer jusqu’à un lit douillet.

Quelques fermes, d’autres gros chiens – fort heureusement attachés – nous aboient copieusement. Une petite berline grise s’approche, je me décale dans le bord pour la laisser passer.
Des lumières bleues, une sirène. La voiture s’arrête en travers de la route. Deux douaniers aux airs patibulaires en sortent.

– Vos permis de cond… Vos cartes d’identité!

Un peu penauds, nous sortons nos passeports. Le début des ennuis? La douanière saisit nos sésames et va s’enfermer quelques minutes dans la voiture, pendant que l’homme en veste de cuir nous surveille. Ils ressortent. Le douanier un peu renfrogné demande à Pauline d’ouvrir méticuleusement tous nos bagages. Cigarettes? Non, une tente mouillée. Là des habits sales et ici des paquets de biscuits vides.
La dame, elle, a bien compris que nous étions de simples touristes et semble bien plus intéressée par notre itinéraire. Depuis le Cap Nord? Pas mal. Et après? Varsovie et Cracovie? Aha. Apparemment, nous sommes en règle. Bienvenue en Pologne!

Rapidement, ils nous laissent repartir. Non sans nous avoir demandé si nous avions vu des migrants sur notre chemin.

Finalement, malgré Schengen, ils nous ont demandé nos passeports. Peut-être aurions-nous du leur demander s’ils pouvaient en tamponner une page?

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