Estonie – Baltique balnéaire
Tallinn nous accueille dans un déluge de rafales humides et de brouillard glacé. Nous sortons de la courte traversée en ferry depuis la capitale finlandaise. Sur le terminal exposé au vent, le froid s’insinue aussitôt jusqu’aux os. Qu’importe, l’Estonie nous ouvre ses portes. Urs préfère rester prendre l’air, son guidon gouttant sur le trottoir et son pneu neuf luisant d’humidité, alors qu’on se prélasse dans le premier intérieur chaud et sec que l’on croise. Une tasse fumante dans les mains, le temps passe lentement. La visite attendra le soleil.
En attendant que les nuages décident d’aller faire un tour de l’autre côté de la Baltique, nous flânons paresseusement – nos jambes engourdies nous remerciant au passage. Vieille ville médiévale dans un écrin de modernité, la petite métropole estonienne se visite au rythme des pavés et des quartiers branchés. La capitale se développe et a su s’urbaniser d’élégante manière. Ici, un faubourg en verre aux courbes élégantes se décore d’agréables jardins. Là, de vieilles bâtisses en bois font perdurer leur charme d’antan. Et là, de vieux bâtiments industriels aux briques rouges hébergent une multitude de petits cafés branchés, expositions de photos et laboratoires artistiques déjantés.
Quelques courbes des coupoles à bulbe de la cathédrale Alexander Nevsky rappellent en miroir les monuments de la proche St-Pétersbourg; des myriades de bijoux flamboyants en ambre; un mouton à bascule vraiment trop mignon mais qui, non, n’a aucune chance de passer dans Bob; et d’innombrables cafés pour se réfugier du ciel maussade.



Les jours passent lentement et l’ennui pointe presque. Quelques rayons timides écartent les nuages, enfin! Nous nous glissons avec plaisir entre les résidus de flaques pour reprendre la route. L’Estonie, comme ses consoeurs baltes, concentre sa population dans ses capitales et laisse l’arrière-pays tranquille. Pour éviter les artères engorgées par les camions promenant leurs containers, nous visons les petits axes de campagne.
Au premier carrefour, on part sur la gauche. La langue de bitume s’amincit. Un panneau indique la fin de la périphérie de Tallinn. Bifurcation à droite. Des lézardes éclosent, des trous forcent l’attention. Et la route devient piste.
Nous avançons joyeusement dans cette ruralité calme. La nature nous acclame joyeusement en crépissant sacoches, chaussures et mécanique de petites touches boueuses. La circulation, de sporadique, devient inexistante – à part quelques automobilistes moins soucieux que la moyenne de l’état de leur carrosserie.
La forêt continue de nous accompagner, parsemée de champs inondés par l’été trop pluvieux. Le plat du pays ne permet pas d’évacuer l’eau efficacement et des précipitations trop soudaines finissent fatalement par remplir toute dépression capable de retenir la moindre humidité. De chaque bord de la piste, deux petites tranchées laissent couler paresseusement une eau brunâtre pleine de joncs et de roseaux. Une fine pellicule couvrant un terrain labouré joue en miroir et reflète le ciel azuré parsemé de petits moutons. A glisser entre le ciel et son reflet parfait, l’atmosphère donne des ailes et nous avalons les kilomètres.




La piste est brun clair, une herbe rase d’un côté, une forêt de chênes de l’autre. Soudain, un élan traverse sans crier gare. La tête en arrière, ses bois fièrement dressé. Il trottine et s’enfile entre deux buissons.
On cafouille. Pauline bondit et se précipite, dans une périlleuse mission de se faufiler discrètement à sa suite tout en faisant suffisamment de bruit pour ne pas le surprendre. Je tente de sortir l’appareil photo. Mais le gracieux cervidé a filé. Un petit clapotis. Une loutre s’est mise à l’eau et se laisse dériver. Emerveillé, je vise. Un petit clac, je croque sur la pellicule une magnifique photo floue. De buisson. Belle nature insaisissable qui ne se laisse pas attendre.
L’eau marécageuse gardant toujours un délicat goût de tourbe même après filtration, nous préférons remplir nos gourdes lorsque le réseau d’eau nous en laisse l’occasion. Ce matin, c’est une petit station essence qui nous déroule ses services. Une pompe rouillée, un grand parking d’où jaillit quelques herbes – de l’extérieur, les lieux ne paient pas de mine. De l’intérieur non plus. Derrière les vitres légèrement blanchies, une grande pièce un peu vide. Y trône un bar en verre rempli de gadgets dont l’utilité pour un routier reste douteuse: un pistolet à eau en plastique; des boîtes de biscuits secs ouvertes à se servir en vrac; un fer à repasser; un béret de marin. Un jeune homme boudeur y est vautré devant son téléphone – son visage s’illumine d’un grand sourire lorsque nous payons notre café tiré de la machine. Sur nos chaises en fer forgé, nous admirons les lieux. Une ambiance d’une soviétique autre époque contrebalancée par une musique pop bien contemporaine. Un mélange magique jouant en miroir l’ensemble du pays. Un peuple dynamique, tourné vers l’avenir et l’Europe, les mains pleines de technologies. Le tout sur un long passé communiste.
Avant de partir, nous remplissons les gourdes. Un parfum d’oeuf pourri nous fait frémir les narines à la sortie du robinet. Je goûte l’odorante mixture pourtant cristalline. Oarf. Ça fera l’affaire.
A peine plus loin, le mystère plein de fragrances commence à s’éclaircir. Entre les arbres que nous longeons, nous apercevons une immense plaine de terre noire complètement décapée. Des tas de terre sur le côté, des tranchées sillonnent le terrain. Un panneau d’interdiction de fumer ou de faire du feu borne le chemin. De la tourbe, en quantité industrielle. Pour extraire ce matériau qui finira dans les sacs de compost d’horticulture pour l’exportation, rien de plus simple: drainer le terrain, laisser sécher et ramasser couche par couche. Mais la tourbe est inflammable et sert d’ailleurs de combustible dans d’autres endroits du monde. Il ne s’agirait donc de ne pas faire partir des tonnes de substrat avec une malheureuse étincelle. Pauline me tire de ma rêverie.
– Ah mais en fait! L’odeur de soufre dans l’eau c’est lié aux tourbières.
– Comment ça?
– C’est à cause des bactéries sulfato-réductrices en milieu anaérobie!
– Là, va falloir que tu reprennes un peu plus calmement.
– En gros, dans un écosystème classique, les plantes grandissent, meurent, puis se font décomposer par les micro-organismes du sol. Ces micro-organismes utilisent de l’oxygène pour transformer la matière organique en humus – en terre quoi.
– Ouais, genre dans la forêt.
– Exactement. Sauf que dans les tourbières, le sol est saturé d’eau – et acide. Les sphaignes, par exemple, quand elles meurent, elles tombent dans le sol qui est saturé en eau. A cause de cette eau, le sol est très pauvre en oxygène…
– Attends.
– Pourquoi le sol est pauvre en oxygène à cause de l’eau?
– En fait, dans les tourbières, contrairement aux lacs, tu n’as pas le brassage qui permet normalement la réoxygénation du fond. Dans le Léman par exemple, lorsque l’hiver arrive, l’eau de surface se refroidit et sa densité augmente. Elle devient alors plus lourde que l’eau en profondeur, et elle coule vers le fond. Ce mécanisme permet de ramener de l’eau riche en oxygène dans l’intégralité du lac et ça permet aux poissons et autre organismes de survivre.
C’est pour cette raison que les hivers trop doux sont problématiques, car tu n’as plus ce fameux brassage. Mais ce n’est pas le sujet…
Revenons à nos tourbières. Dans les tourbières, le brassage ne se fait pas. Ceci en grande partie parce que tu n’as de véritable colonne d’eau mais plutôt de la terre gorgée d’eau et de matière organique, qui empêche tout mouvement de la surface aux profondeurs.
– Ouais ok…
– Donc je reprends. On a notre tourbière qui est saturée en eau, acide et qui n’a pas d’oxygène. Pas vraiment un endroit hospitalier pour toi où les micro-organismes qui ont besoin d’oxygène pour respirer. Mais par contre, il existe d’autres micro-organismes qui adorent ces conditions et qui sont capables d’utiliser d’autres molécules comme les nitrates ou les sulfates pour respirer et puiser leur énergie.
– Ah ouais, c’est limpide. Du coup l’eau a une odeur.
Pauline rigole à mon ton sarcastique et me tape gentiment le dos.
– Donc revenons à nos sphaignes, qui meurent et se retrouvent dans notre tourbière. Certains micro-organismes utilisent cette matière organique, et notamment, je l’ai déjà dit, les sulfates pour respirer. Cette respiration entraine la formation d’un gaz, le sulfure d’hydrogène, qui a la délicate particularité d’avoir l’odeur d’oeuf pourri. Certaines de ces tourbières étant très profondes, elles atteignent la nappe phréatique et les composés soufrés se retrouvent donc dans l’eau que tu tires de ton robinet. Facile!
Je souris. Même après plus de dix ans, elle est toujours capable de m’en boucher un coin. Et d’épater mes narines.



Nous rejoignons à nouveau la Baltique. La route s’enfonce dans une pinède, le sol est jonché d’aiguilles. Les longs troncs effilés filent vers le ciel, portant là-haut de petites touffes d’épines laissant passer les rayons du soleil. Le sable borde la route de part et d’autre et les buissons parsèment la forêt. En trois jours à peine nous avons traversé du nord au sud le pays dans une magique succession de petites routes de terre battues et de villages pittoresques frisant le décrépi.
Nous longeons la côte du Golfe de Riga, la Lettonie est à quelques coups de pédales. Il est le milieu de l’après-midi, nos sacoches débordent de provisions et le soleil brille doucement dans un ciel sans nuage.
La frontière attendra demain. Sur notre droite, dans la pinède, nous poussons Urs dans le sol mou en traçant de profondes ornières. On contourne une petite haie de buissons épais. S’ouvre devant nous le large.
Seuls sur plusieurs kilomètres de plage, une petite brise de mer souffle doucement. Le soleil nous réchauffe agréablement le visage. Encore quelques pas et un petit promontoire d’herbe descend en une petite bande de sable doré jusqu’aux vagues qui viennent s’écraser paresseusement. Pas un bruit, une atmosphère paisible et merveilleuse, un instant bercé par le clapotis de l’eau.
Nous sortons nos petites chaises, faisons sauter une casserole de pop-corn et débouchons les bières que nous trimballions avec impatience. Les heures passent à regarder l’horizon, à discuter et à attendre le coucher de soleil qui s’annonce flamboyant.
Pauline somnole sur sa chaise. La lumière du soir illumine son visage faisant briller les reflets de ses cheveux. Déjà un mois d’aventures, de rires et de complicité – des jours à rouler et à vivre de concert, sans s’en lasser. Je ne voudrais aucune autre compagnie.



Finlande II - Ondulations
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