Finlande II – Ondulations
Pauline s’étire tranquillement, je croque dans un roulé à la cardamome. Il est à peine 8 heures, le ciel est dégagé et le vent ne s’est pas encore levé. Nous nous sommes arrêtés pour la première pause food de la journée sur un renflement de béton, le petit symbole jaune du bus trônant au bout de sa tige de métal. Pauline s’approche, l’oeil inquisiteur.
– Y’a quoi comme snacks?
Elle fouille dans la sacoche avant dédiée à cet usage et en retire joyeusement quelques petits fruits séchés enrobés de yoghurt – une spécialité nordique qui fait la joie de nos besoins caloriques.
Nous sommes partis tôt de Lahti, Helsinki n’est plus qu’à 100 kilomètres et nous avons la ferme intention d’y dormir ce soir. On nous avait vendu la Finlande comme étant plate, mais nos cuisses brûlantes nous rappellent sans coup férir qu’il n’est en rien. Des petites collines jonchent la vaste région des lacs que nous venons de traverser et, à coup de petites pentes abruptes suivies de courtes déclinaisons trop élevées, le dénivelé se cumule. Chaque bosse fait dix mètres à peine, mais chaque montée en cache une autre. Sans relâche. Une ondulation infernale que nous chevauchons avec une motivation déclinante au fil des heures. En fin de journée, parfois, lorsque la courbe nous offre une vue plongeante sur l’enchaînement de petites côtes bien raides, les nerfs en prennent un coup. Mais ce matin, nous sommes encore frais et plein d’entrain.
– Allez, on est bientôt à Helsinki.
On rigole. Neuf jours qu’on roule et qu’on se répète chaque jour cette phrase. Pauline s’assied à l’arrière, je la tiens en équilibre sur le vélo. Elle ramène la pédale droite à quarante-cinq degrés. Regard en arrière pour vérifier l’absence de voiture, petite poussée, on s’élance.
– Vitesse. Vitesse. Plateau.
Le dérailleur cliquette. Nos pédales synchronisées nous obligent à communiquer à chaque changement pour ne pas bloquer la mécanique.




La forêt est toujours là, présence verticale nous toisant de sa noblesse. Les traits dorés des bouleaux s’effeuillant se mélangent à la profondeur verte sylvestre des sapins. Mais parfois, des pans entiers d’arbres disparaissent et laissent place à de grandes clairières pleines de souches, de branches cassées et de gouilles boueuses. Au sud, l’industrie du bois prend de l’ampleur. Les tronçonneuses accompagnent le soleil durant toute sa révolution et nous croisons régulièrement des camions baladant de nombreux billots. Une petite montagne de sciure fait son apparition, cédant aussitôt sa place à deux larges allées de troncs s’étalant sur plusieurs centaines de mètres. Les essences sont séparées. L’ampleur de l’industrie est impressionnante, même si, en Finlande, il pousse plus d’arbres qu’on en coupe.
Un champ fraie son chemin dans les bois. De grosses bottes de paille emballées jonchent l’herbe verdoyante. L’été nordique s’est fait rincer. De la pluie de mai à septembre – les rivières débordaient alors que le reste de l’Europe séchait et brûlait. Les terrains sont gorgés d’eau, la nature est encore pimpante et les gazons, coupés ras, feraient jaunir de jalousie leurs analogues britanniques. Derrière une petite haie se cache une habitation charmante. Le terrain tout en légères courbes est bien entretenu, des arbres apportent de l’ombre à un bosquet de petits fruits. La maison, faite de fines planches laquées en bleu, arbore des contours blancs et de fins voilages ornent les vitres. Et la bâtisse semble avoir perdu des bouts à travers le terrain. Une minuscule maison en bordure de route abrite la boîte aux lettres, une à peine plus grosse la poubelle. Autours du bâtiment principal, quatre autres boîtes. Une, facile, c’est le garage. L’autre, octogonale avec sa cheminée qui dépasse, c’est le sauna. Mais celle en triangle? Et l’autre, là, qui est juste la copie conforme de la maison en plus petit?
– En fait c’est la belle-mère qu’on a délocalisé pour ne pas trop l’avoir dans les pattes!
Je me marre tout seul. Pauline lève les yeux au ciel et se renseigne. En fait, oui. Les différentes pièces, chauffées au bois, se répartissaient à travers le terrain pour réduire le risque d’incendie et éviter de devoir maintenir au chaud des espaces inutilement. De plus, chaque bâtiment était construit avec des madriers – et donc tributaires de la longueur des troncs. Ainsi, plutôt que de construire de gros bâtiments complexes et facilement emportés par les flammes, chaque pièce était édifiée indépendamment. L’électrisation et les techniques de préfabriqués sont passés par là, la tradition demeure. La chambre d’amis reste souvent un petit cocon mignon au fond du jardin.
Soudain, un sifflement. De l’air pressurisé. Qui semble sortir de sous nos pieds. Retour immédiat à l’instant présent, la première crevaison du voyage. Arrêt sur le bord de route, sacoche enlevées, Urs retourné. Hélas, en plus de la chambre à air crevée, le pneu a éclaté. Notre magnifique Schwalbe Marathon Mondial – un nom qui sonne très solide – haut de gamme a un bord complètement déchiré. Probablement une surpression ou un caillou tranchant. Dubitatifs quand à nos chances de succès, on change la chambre à air et on repart.
Cinq minutes et une nouvelle crevaison plus tard, on retourne à nouveau Urs. De toutes évidences, il faut trouver une solution plus durable. Pauline propose le scotch – à défaut de petit sparadrap éléphant – pour colmater la brèche dans le pneu et éviter l’éclatement. On la tente. Pour pallier au risque augmenté de crevaison, je sors le kit de rustines pour réparer les autres chambres à air. Une trentaine de belles rustines de toutes les tailles, propres et bien rangée; un kit de recharge nouvellement acheté, dans lequel la colle fait défaut, et un cycliste penaud de sa bourde qui risque de lui coûter quelques tracas. On finalise la bricole, on range les chambres à air trouées et on repart. Notre départ aux aurores définitivement évaporé sur l’autel des aléas. Encore huitante kilomètres, dernière chance pour que la roue tienne.
Quelques coups de pédales, on tend l’oreille. Après quelques minutes, on s’arrête pour tâter soupçonneusement le boudin de caoutchouc. Encore quelques kilomètres. Ça semble tenir. Une heure passe, tout va bien. Le vent se lève, ça se gâte.
Si l’on pestait contre les collines du centre du pays, on doit bien reconnaître qu’elles avaient la très agréable convenance de nous protéger du vent côtier. Notre dernière ligne droite finlandaise s’aplatissant, l’air du large vient jouer les messagers avec ses puissantes et inopportunes bourrasques. Et tout élément naturel se mettant sur la route du cycliste pressé d’arriver dans un lieu offrant confort, nourriture et protection est matière à ronchonner.





Encore cinquante kilomètres. On trouve un magasin avec de la colle à rustine. La tension diminue d’un cran, même si la déchirure semble s’élargir dangeureusement. On est bientôt à Helsinki, pourvu que ça tienne!
Si les conducteurs finlandais ne sont pas spécialement habitués à devoir cohabiter avec les cyclistes, c’est aussi car les infrastructures sont irréprochables. Plus de trente kilomètres avant la capitale, on se glisse avec plaisir sur une bande qui nous est dédiée. Pauline se relâche. La tour de contrôle veillant au grain – et aux chanterelles – peut arrêter de guetter les situations routières critiques. Trois jeunes nous dépassent en lâchant un « nice bike! », un petit vieux nous lève le pouce, les visages s’ouvrent. La chaleur humaine du sud se juxtapose avec le climat qui se tempère.
On longe l’autoroute. La ligne de train de l’autre côté. L’urbanisation et le bruit reprennent leurs droits. Encore dix kilomètres, la journée commence à être longue et le choix hasardeux de l’itinéraire nous glisse quelques mots agacés l’un envers l’autre. Un café et les derniers roulés à la cardamome calment aussitôt nos esprits. Il est 17 heures, il reste à traverser la ville. On s’encourage. Cette fois, on est à Helsinki.


Finlande - Panier de chanterelles
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