Balade Automnale,  Pays Nordiques

Finlande – Panier de chanterelles

– Arrête-toi, arrête-toi!

Le guidon semble prendre soudain vie. Nous sommes dans une montée bien raide, l’horizon caché par la butte que nous gravissons. De la forêt à gauche. De la forêt à droite. Des bouleaux, des conifères: toujours les même arbres nous accompagnant depuis des semaines. La taille des troncs et des branches augmentant alors que le climat se réchauffe.

A peine ai-je le temps de m’arrêter que Pauline bondit

du vélo, manquant de renverser l’attelage. Toute excitée, elle se précipite vers le sous-bois.

– Là, des chanterelles!

Il est 16 heures passées. La journée commence à être longue, mes jambes chauffaient dans la montée. Je la regarde, un brin agacé. Elle me sourit, toute heureuse. Le zeste de mauvaise humeur s’envole. Elle rayonne en s’approchant des champignons, mais semble hésiter.

– Tu crois qu’on ose?

Nous nous tâtons. Alexandre et Camille, deux cyclistes avec qui nous avons partagé un jour de route, nous on vanté les mérites de la cueillette champêtre. Mais d’autres anecdotes de voyageurs ayant finit à l’hôpital après avoir confondu les espèces nous retiennent. Finalement, nous cédons et remplissons une casserole entière de magnifiques chanterelles. Le soir venu, nous faisons ce que tout mycologue aguerrit déconseillerait vivement: un test. Un spécimen est découpé, passé au beurre et étalé sur un bout de pain. Chacun une morce.

Une heure. Trois heures, nous appuyons sur notre ventre. Tout semble conforme.

L’arrière pays finlandais semble infini. Nous roulons sur des petites routes, la forêt nous encadre sans fin. Parfois, un groupe de blocs de pierres apparait non loin. Ronds et lisses avec des lichens rouges vifs ou anguleux et dissimulés sous de la mousse verte. Nous nous faisons petits sur Urs et baissons la voix. Chuuuut! Les légendes des pays nordiques sont bien trop présentes pour ne pas craindre de réveiller les trolls qui sommeillent paisiblement. Un pont enjambe une rivière glougloutant paresseusement, quelques branches d’un arbre s’enfoncent dans les eaux comme les doigts d’une main. Une souche nous toise du regard. Le décor enchanteur semble s’animer alors que nous déambulant lentement.

Géologiquement parlant, la Finlande est un pays jeune – ses reliefs actuels du moins. La calotte glaciaire ne s’est retirée qu’il y a 20’000 ans à peine, les paysages contemporains sont structurés par la période prolongée passée sous les glaciers. Des blocs erratiques jonchent le terrain, le sable et les galets sont omniprésents et de larges pans de roche griffée et modelée par l’érosion s’observe régulièrement. De leurs masses, les glaciers ont forgé des arabesques sur de grandes distances en creusant rivières, fossés et montagnes. Les formes des lacs, avec leurs bras allongés et rectilignes entrecoupés d’archipels d’îles rocheuses, sont les témoins de ce passé particulier. Je bassine Pauline de mes lectures sur l’histoire minérale.

– Tu te rends compte? Le territoire avait une grosse couche de glace et ça enfonçait le terrain dans le sol. Maintenant que les glaciers ont fondu, le sol est en train de remonter – un peu comme un canard dans un bain sur lequel tu aurais appuyé sur la tête. Tout le sud de la Finlande était immergé il y a 15’000 ans – c’est pas si vieux. Et le terrain remonte peu à peu. Dans le golfe de Botnie, quand on sera à Oulu, tu gagnes presque un centimètre par an!

– Oui, oui…

Il est presque 17 heures. La fin de la journée approche; les faits divers géographiques repasseront. On commence à observer les petits chemins s’enfilant dans la forêt. Il serait temps de trouver un bout de terrain pour la nuit. Là ces herbes droites zebrées de noir cachent une tourbière; ici les buissons de myrtilles forment des bosses sur un sol inégal; une petite clairière sur le bord de route nous fait de l’oeil. On se concerte, nous y passerons la nuit.

Urs se range sur le côté, Bob soupire de soulagement de la fin de la journée. On débarque, pas besoin de se parler tant la mécanique est bien huilée. Je passe la sangle autour de la roue pendant que Pauline déplie notre bâton de marche pour appuyer le tandem – notre béquille ayant rendue l’âme il y a fort longtemps. Ensemble, on monte la tente. Ma dame s’enfile aussitôt, au moins autant pour éviter les moustiques que pour se réfugier à l’intérieur après une longue journée dehors. Elle gonfle le matelas et prépare le lit. Je fais le tour de la tente en mettant les sardines – reste à sortir la petite chaise et à préparer l’eau pour la douche, puis le souper. Une vingtaine de minutes, on peut profiter de la soirée – en discutant tranquillement dans la paisible nature qui nous entoure.

Ce soir là, nous dégustons une croûte aux chanterelles bien à l’abri alors qu’une fine pluie se met à tomber sur notre abri de toile. La brume nocturne nous enveloppe, la nuit tombe de plus en plus tôt.

Je relance une dernière fois le réchaud histoire de remplir la bouillotte que nous glisserons dans nos sacs de couchage. Une touche de confort pour nous endormir sereinement dans le cocon douillet de nos plumes.

Le matin, une douce pellicule de glace emballe la tente. Si les nuits fraiches ne nous aident pas à nous lever aux aurores, elles ont la très agréable particularité de mettre fin à la saison des moustiques. Les derniers carnivores volètent encore, engourdis par les fraîches températures et ne semblent que modérément intéressés à nous agresser. Quelques piqûres, une seule soirée réellement gâchée par l’attaque de leurs voraces cousins les brûlots.

Second bénéfice que de vivre dans un frigidaire à ciel ouvert, pouvoir remplir nos sacoches de denrées périssables sans arrière pensée. Une motte de beurre, de la crème, un filet de saumon et du chocolat. Les repas du soir n’en sont que plus joyeux. Malheureusement, il ne fait pas suffisamment froid pour embarquer des crèmes glacées – il faut les engloutir sur place, enveloppés dans sa doudoune, dans un pur style scandinave.

Chassés par la pluie insistante, nous nous réfugions dans le buffet d’une station service à Pyhäntä – histoire de se réchauffer avec un café chaud. Le temps est morne, venteux, pluvieux. Un dimanche que l’on passerait volontiers devant la cheminée, sous une couverture. On se répète tel un mantra: « On est contents d’être là. On a choisi d’être là. »

Nos yeux dérivent vers l’écran du café qui passe une émission de la chaîne nationale. Six personnes sont filmées, tour à tour. Soucieuses, stressées, elles se concentrent en agitant leurs doigts sur un objet hors champ. Un interview passe, en finnois. Gros plan sur un mouton, puis sur une sorte de chablon complexe. Pauline s’exclame: « En fait c’est ‘Le Meilleur Pâtissier’ version tricot!!! » De fait, les participants s’échinent avec leurs aiguilles pour sortir des arabesques de laine en une heure. Les oeuvres sont exposées. Un jury s’approche et juge la prestation, une dame est éliminée avec beaucoup d’émotion. On ne rigole pas avec le tricot, en Finlande. 

La deuxième passion finlandaise étant le heavy metal, une compétition a naturellement fait son apparition. L’énergique alliage de la création de mailles en laine sous de doux airs de puissante musique métal. C’est un peu la rencontre fortuite du rugby et de la porcelaine. Avant de repartir, nous profitons de regarder la final de heavymetalknitting 2022.

A Oulu, nous rejoignons le golfe de Botnie. Nous avons relié nos deux premières mers – de l’Arctique à la Baltique. Trois semaines déjà, 1000 kilomètres. Mais vous le saviez déjà, car je rattrape la narration du premier article. La ville nous offre le repos et le confort d’un vrai lit. Mais une petite aventure annexe nous trotte dans la tête.

A l’est, juste à côté de la frontière russe, de vastes étendues sauvages laissent la place à la nature. En Finlande, à peine une petite ville; en Russie, un vaste territoire presque entièrement vierge. Y abondent les élans, les myrtilles, quelques loups et le mystérieux glouton. Mais surtout, l’ours brun.

– L’ours peut sentir l’humain à près de trente kilomètres. En fait, l’ours n’hiberne pas – sa température reste stable durant tout l’hiver. Il consomme donc beaucoup d’énergie et doit donc accumuler beaucoup de réserves de gras pour consommer l’équivalent d’une plaque de beurre par jour, pendant six mois. Celui-ci, c’est Triangle.

Pour cause, l’individu à quelques dizaines de mètres de nous est particulièrement épais. La mince vitre de l’affût semble bien légère pour le plantureux plantigrade. Notre guide ne semble pas inquiet, tout occupé à siroter son café. La cache est longue et étroite. Deux lits superposés, un thermos de café et une succession de chaises le long de petits trous d’où peuvent dépasser la lentille de l’appareil photo. Nous avons rejoint un groupe d’affûteurs dans une minuscule cabane perdue au milieu des bois. Et les animaux défilent et se pavanent sous nos regards émerveillés dans la lueur de la fin de journée. Une large clairière bordée d’une épaisse végétation. Quelques arbres morts solitaires aux branches verticales grisées par l’eau, des herbes hautes jaunies par l’été. Triangle se retire lentement, dans une calme bonhomie. Deux bonnes heures passent sans autre mouvement que les corbeaux se chamaillant à la cime des arbres.

Sans un bruit, une herbe se couche. A quelques mètres, un museau pointe. Silencieux et pourtant balourd, il aurait pu nous passer dans le dos sans que l’on s’en rende compte. Toute l’attention se porte sur le nouveau venu. Notre guide reprend.

– Lui, c’est Beard. C’est le mâle dominant, au sommet de la hiérarchie. Regardez comme il est plus attentif. Il est toujours aux aguets, prêt à défendre sa place si un adversaire se présente.

L’ours, bien plus agité, passe. Il se gratte à un petit arbre et de ses yeux jaunes cherche quelques juteux champignons. Viens ensuite Crowberry, la compagne de Beard selon les potins oursiques.

La nuit tombe, il est temps pour nous de rentrer à Oulu. Sur le retour, je reste songeur. Je tape des théories.

– Tu vois, Triangle il était super calme. Il avait à manger, il faisait sa petite vie pépère – il était bien et il avait tout ce qu’il voulait, même une compagne. Après, le Beard il était clairement stressé. Alors d’accord c’est sensé être celui qui décide, mais déjà tu décides quoi quand t’es un ours? Et en plus il est sans cesse remis en question par d’autres. Il doit se battre, il est clairement pas dans la sérénité. Et pourquoi? Juste pour quelques trucs en plus – genre avoir plus de madame ours, moi je m’en fiche j’ai déjà ma madame ourse – et pour pouvoir rouler des mécaniques et dire qu’il est le boss. Il est rentré dans une zone où maintenir sa qualité de vie rime avec lutte continue. C’est bien d’avoir des privilèges et il faut en profiter quand tu les as. Mais pas s’y cramponner au point de générer du stress pour les garder.

Un petit silence plane, nous rentrons dans la nuit brumeuse.

Pneus qui crissent. Freinage d’urgence. Feux de panne. Et trois rennes impassibles au milieu de la chaussée qui nous regardent immobiles. Les phares détachent leurs ombres dans le brouillard.

Reprenons le vélo, c’est bien moins sport.

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