
Thaïlande III – Mille et une roues
Glourps, la ville nous avale. Le béton s’installe, la capitale déborde sur près de 100 km. Il nous faut une journée entière le long d’une large artère pour rejoindre le petit appartement que nous avions réservé en périphérie du centre. Le trafic nous absorbe aisément. On roule sans encombre, les usagers du bitume s’observent, s’entraidant presque, pour que les trajectoires restent fluides. Courtoisie et anticipation. On cède la priorité, on force avec le sourire, on se glisse entre les véhicules. Le bas-côté est en dur, les pistes cyclables sont à l’honneur. Bien plus aisé qu’anticipé. Mais juste à l’entrée de la ville, une nuit-étape hors du tumulte s’impose.
Entre la chambre à thème montgolfière et la plus glaciale banquise, c’est l’ambiance cabine d’avion première classe qui nous est attribuée. Un love hôtel ou « hôtel de l’amour ». Garage privatif avec rideau d’intimité pour chaque logement, passe-plat aveugle pour les commandes en chambre. Les couples se retrouvent dans ces hébergements, à louer à l’heure ou à la nuit, pour échapper aux logements familiaux un peu exigus ou aux regards trop insistants. Mais on peut s’y rendre seul. Plusieurs menus et offres de service nous attendent sur le lit. Une industrie décomplexée, nourricière, se retrouvant à travers le pays. Et comme souvent, aux multiples facettes. Un certain tourisme s’est installé et il n’est pas rare de voir une serveuse surjouant de ses charmes pour abreuver – et déplumer – le mâle solitaire. Le cliché du couple cinquantenaire-occidental-femme-thaïe-élégante se croise à chaque détour de palmier. Association fructueuse sur les années ou à la petite semaine, les unes peuvent y trouver leur compte dans la quête de relation des uns. Mais ce soir et pour nous, ce sera la 4 et la 7 – curry vert végétarien et riz vapeur – commandés à la réception en montrant les petites images. Histoire d’éviter toute confusion.



Au matin à peine repartis, un froufrou de tissus oranges – safran – nous hèle. Crâne rasé, pieds nus, petites lunettes rondes. Un moine bouddhiste. Petite danse de la communication non-verbale. Complexité de transmission de message et petite frustration de notre interlocuteur, tentant visiblement d’obtenir plus de nous que notre lieu de départ et notre destination. Soudain, son visage s’illumine. Index vers le ciel, petite mine entendue, il se tourne et s’en va. Bon. Du coup nous aussi. Un coup de pédales.
« Stoooop! »
Le moine revient en courant, deux énormes quartiers de pastèque à la main. Grands sourires. L’offrande à l’envers faite, nous avons le droit d’y aller.

Urs prend roue sur la langue du dragon et traverse une première rangée de dents d’acier et de verre. L’air, saturé de la respiration des moteurs, attaque les bronches. Les canaux de salive, bruns et tièdes, obligent la route à enjamber à intervalle régulier – des petits sauts bien raides. On s’enfonce, plus loin, plus profond.
Le trafic rugit de jour, s’endort la nuit. A peine en dehors de l’avenue principale, le bruit s’estompe et le calme revient. Petit quartier calme, bananiers et cours intérieures ombragées. Canal charmant, promenade, le quartier est une petite île autonome dans l’océan urbain. Un village. Et les roulottes. Regorgeant de petits plats. La vie se définit par ces moments de partage dans la rue, entre grillades sur roulettes ou poulet frit mobile.



Un peu de mauvaise grâce, nous posons nos valises dans la capitale pour la semaine. L’ascension des ponts sans notre petit plateau et les 17 (17!) rayons cassés nous disqualifient pour nous lancer vers les montagnes du Laos sans sérieuse réparation. Un magasin nous commande les pièces, à peine quelques jours d’attente. La qualité du service est vertigineuse. Tout marche, tout se fait de manière fluide. Infrastructures, technologie, services de qualité – la Thaïlande a de dragon l’énergie, le sourire en plus. On découvre des citadineries parfois très utiles (automate à café glacé) ou plus futiles (commander un café glacé et livraison par scooter-taxi) ou sources de réflexion (le fait que le café glacé soit servi dans un cornet plastique pour pouvoir l’accrocher au guidon). La machine économique est lancée à plein régime, la culture s’enrichit et le pays trace sa voie. Le vieux modèle occidental est bien poussiéreux et la vitalité galopante de la société et de l’économie donnent le tournis. Une fraîcheur rafraîchissante.
Et une petite appréhension. Les canaux de la capitale ne sont qu’à un mètre au-dessus du niveau de la mer. L’océan monte, petit à petit, quelques centimètres par an, force inéluctable. Encore une vingtaine d’années – à peine une génération – avant que les eaux brunâtres n’envahissent les avenues. Tragédie implacable ou péripétie surmontable? Un gratte-ciel sur pilotis ou 15 millions de déplacés? Nous verrons.
Petit temple. Statue en or. Urs réparé, on peut rouler. Anxieux d’abord, attentifs au moindre bruit, libérés ensuite. Comme il est agréable de rouler sans accroc ni devoir s’arrêter plusieurs fois par jour! La motivation revient au galop et on enfile les kilomètres. Le tampomat réglé sur 27, la plaine à la sortie de Bangkok déroule sa couverture poussiéreuse. La chaleur est étouffante, le ressenti des températures prend ses aises bien au-delà des 40°C et le dilemme de l’arrêt survient. Sur la route, pas d’ombre. Mais notre déplacement engendre une brise rafraîchissante. A l’arrêt, nos corps en surchauffe dégoulinent abondamment et sans classe. Mais avec de moins en moins de complexe.


Un petit pli géologique coiffé de jungle nous offre une diversion désaltérante. Lianes, végétation dense, rivière et ponts suspendus. Deux loutres s’enfuient – aussi agiles sous l’eau qu’à terre – un cerfs et de graciles biches. Et surtout, mais surtout de fugaces gibbons. Élégants petits des grands singes, leurs corps fuselés enchantent encore nos souvenirs. Alors que nous pensions les avoir raté, quelques feuilles arrachées et un charivari dans la canopée alerte Pauline – la vigie veille! Gracieuses silhouettes, aux mouvements souples et précis. Ils se balancent, de branche en liane, usant de leur corps comme balanciers faisant de leurs mains puissantes le point fixe. Ils se pendent, se baladent, si proches mais insaisissables. Couples d’une vie, chanteurs émérites, ils nous laissent emprunts d’une douce rêverie. Il est bon de retrouver le calme et la nature, la beauté désordonnée et incohérente des plantes luttant pour l’eau, la terre et le soleil.
Mais trêve de langueur! 350 km en 3 jours nous attendent, nous avons rendez-vous avec des cyclistes jurassiens que nous avions ratés de peu en Turquie. Il y a bien quelques mois déjà. Un défi tout à fait puéril et inutile, mais fort motivant. Cap sur le Cambodge.

Thaïlande II - Pays des dragons

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Un commentaire
Pierrick
Superbe récit !!
Bonne route avec les jurassiens et continuer à nous faire rêver et de bien manger dans ces pays asiatiques!