Asie Centrale

Tadjikistan III – Palais de glace

Dans le Pamir, en octobre, rien n’est jamais acquis. Depuis le confort de la banquette couverte de coussins, un thé fumant entre les mains, nous laissons nos yeux dériver à travers la baie vitrée. Une plaine dorée, des chevaux se baladant librement et, en toile de fond, un mur de montagnes couvertes de neige – des pics culminant à plus de 7000m. Glaciers, rochers noirs, gorges menaçantes, pentes raides et austères. Le bout de mes doigts, encore sensibles, frémissent au souvenir de cette folle traversée. Deux semaines à peine, deux interminables semaines à jouer aux montagnes russes tadjiks avec nos émotions. Je ne peux m’empêcher de sourire aux souvenirs de nos premiers coups de pédale, à Khorog, en manches courtes.

Schlank!

Arrêt en bord de route, Urs sur le dos. On se gratte la tête pour trouver le coupable. La faute à qui? Chaîne coincée. Les maillons neufs sur le plateau usé accrochent, le tout se coince lors de la mise en tension. On lime, on tape, on s’y résout: l’ascension vers les sommets se fera sans le premier plateau – une broutille de 6 cols à plus de 4000 m. Enfin, c’est ce que l’on se dit en approchant les premiers lacets. Première montée, on pousse. Deuxième, en danseuse. A la troisième, on se demande sérieusement comment faire. Mais à force de passer la première à plat et de mouliner dans le vide, la mécanique s’accorde. Plateau et chaîne trouvent un terrain d’entente, le frottement métal contre métal grince et s’apprivoise. Le faux départ est annulé.

On souffle et l’on se permet d’admirer la vallée. L’automne à son apogée luit d’une myriade de reflets d’or. La rivière caracole, nous remontons tranquillement son cours en nous enfonçons dans le Pamir. Le Pamir. Région isolée, massif montagneux source de notre virée à vélo. Un coin du monde, vaste et beau, dont les récits glanés nous attiraient. L’instant nous appartient, on se laisse infuser du calme et de la beauté des lieux. Moutons, vaches, poules envahissent la route, la circulation se fait sporadique; on roule aisément dans la douceur automnale.

СТОП! [Stop, en cyrillique]

La route se fait dynamiter. Il est midi. Réouverture à 18h. Cette première journée ne sera pas très productive, mais on s’en accommode. Notre rapport à l’attente et au temps s’est apaisé, on se laisse porter par les événements et les contraintes extérieurs sans tempêter vainement en sens contraire. Un livre entre les mains, le soleil dans le dos, on s’installe confortablement et sans animosité. Il n’y a rien que l’on puisse faire, si ce n’est un café et attendre tranquillement. Les véhicules s’accumulent devant la barrière, les badauds désoeuvrés s’approchent pour de courtes discussions – la barrière de la langue fait rapidement tourner en rond les conversations. On nous propose le thé. Le couvert. Le gîte. On décline avec un sourire. Ils relancent. On explique: si on dort ici, on sera de nouveau bloqués demain. Ils relancent. On sourit, on décline. C’est l’heure d’y aller!

Dans une cohue totale, les véhicules se lancent à l’assaut du chemin de terre. Klaxons, nuages de poussière, vapeurs d’échappement. Ça patine, ça se pousse, à qui se faufile en premier dans la nuit tombante. Alors que la fine poudre de terre retombe, Urs se glisse dans le noir et nous permet de poser notre tente quelques kilomètres plus loin, juste après les travaux.

Tarof. Le peuple tadjik est d’origine perse. Tarof ou pas Tarof? L’hospitalité est au cœur de la culture, mais l’étiquette va plus loin – le tarof. Un art de politesse où l’on va jusqu’à offrir ce que l’on ne veut pas donner. Il est du devoir de l’invité de refuser au moins un certain nombre de fois pour être certain que la proposition est sincère. Des circonvolutions de civilités qui peuvent dérouter ou nous laisser dans une certaine ambiguïté, nous qui ne maîtrisons pas cet art.

Les buissons remplacent les arbres, puis laissent la place à la pâture, à la rocaille. Nos mollets chauffent, l’air se rafraîchit. Les premiers flocons ne tardent pas à danser et les plaques de glace bouchent les trous dans le bitume. L’atmosphère se transforme au fil de la montée, le vent froid devient mordant et les occasions de se réchauffer, de rares, deviennent inexistantes. Les sommets blancs s’arrondissent et notre souffle s’acclimate peu à peu sous notre rythme devenu très lent.

Je t’entends pas, j’ai Pamir – Dixit la Popolinaute.

L’isolement est impressionant. Les quelques villages sont formés de petites maisons de briques, le toit plat couvert de fourrage ou de tourbe – seul combustible à ces altitudes. La terre battue entre les bâtisses largement espacées donnent des airs de désolation, d’abandon, lorsque le vent glacé chasse les habitants des extérieurs. Le charme n’opère qu’en poussant la porte de l’antichambre: une bouffée de chaleur, une odeur de cuisine, un accueil à bras ouverts. L’hiver s’installant huit mois par année, les tanières sont confortables; deux ou trois pièces, une table basse entourée de tapis épais qui serviront de lits, un poêle central couverts de théières et de casseroles. Pas d’eau courante, pas d’internet, des toilettes extérieures prenant la forme d’un large trou, de l’électricité de la génératrice ou du panneau solaire – quelques heures par jour. La vie est simple, rurale, rude. Mais la route, ou plutôt la piste, traverse la vallée et approvisionne le magasin, l’école et le médecin. La ligne de vie de la société tient largement plus aux quelques camions qui empruntent la route défoncée qu’à un quelconque confort offert par une arrivée directe d’eau. Corvée puit chaque matin, utilisation non abusive, boire uniquement après ébullition.

D’un côté la chambre de la famille, de l’autre la salle à manger. Et au milieu le chauffage-cuisinière-théière. A de rares exceptions près, l’accueil pamiris est exceptionnel. On allume le feu pour l’invité, on prépare le lit dans une pièce -quitte à entasser la famille dans l’autre. Et on est aux petits soins. Thé, soupe, repas – un riz-patates ou des pâtes-patates, le tout arrosé d’une bonne dose d’huile, et à éponger avec du pain. Les minorités s’entremêlent, les traits se confondent – kirghize, afghan, tadjik, russe, turc -, l’entraide demeure.

Le froid, le vent, tout gèle. On avance, lentement, le souffle écourté par l’altitude. Urs semble parfois bien lourd le long de ces pentes abruptes. A midi, on avale une soupe de nouilles à peine tiède et croquante, on repart. Moins de dix minutes. Il faut pédaler pour se réchauffer. On empile les couches; doudoune, moufles, coupe-vent. Peine perdue, pieds et mains restent froids. Apparaît une variable que l’on n’avait pas du tout anticipée. La nuit tombe tôt, très tôt. On se réfugie avec les derniers rayons du pâle soleil sous la tente. Dès la nuit, on s’enferme dans nos sacs de couchage, ne laissant dépasser que le bout du nez. Sans oublier de vider nos gourdes dans la casserole. Et l’attente nocturne débute. De 18h à 8h, attendre dans son cocon de chaleur que le soleil ne daigne revenir. On papote, on dort, on s’ennuie. C’est long, autant d’heures emprisonnés dans cette coquille douillette! Comme des mommies, évitant de bouger pour ne pas laisser rentrer un courant d’air, on guette avec impatience les premières lueurs de l’aube, la lumière attendue qui viendra nous libérer de notre palais de glace. Enfin on se relève, on peut se mouvoir et se délester de l’engourdissement de la position allongée.

Les derniers 3 km avant le col d’Ak Baital, 4655m, le point culminant de notre petite aventure. Nous aurons passé plus de deux semaines aux alentour de 4000 m, sans syndrômes de mal des montagnes. Mais sur la pente du col, enneigée, c’est le souffle court que nous pousserons le dernier bout. Et c’est un camion de militaires tadjiks qui nous lancera Cola et boissons énergisantes par la fenêtre en nous croisant. Eux aussi avaient peur de s’arrêter et de patiner!

Loin d’être frénétique, la routine matinale prend ses aises. Un café en faisant dépasser des plumes le plus petit bout de membre possible, le bloc de glace qui s’est formé dans la casserole est mis sur le réchaud et on attend encore quelques heures que la toile de la tente dégèle et sèche. Aucune voiture, aucun bruit, le calme est serein, les paysages se prélassent dans leur solitude. Une impression d’être seuls au monde, alors que nous ne croisons qu’une ou deux âmes par jour, la transhumance ayant déserté les lieux. L’eau bout, on s’ébroue et se relance à l’assaut de la piste, secoués par l’obstinée régularité des petites stries perpendiculaires à notre avancée.

Une lignée de poteaux coiffés de fil barbelé rejoint le tracé de la route. La frontière chinoise. Petit moment de gloriole personnelle, on s’extasie, on est allés en Chine à vélo! – enfin, à quelques mètres près. Drôle de construction que cette barrière, trouée par endroits, qui symbolise le changement d’administration dans cette vallée inhabitée. Un vautour décrit des cercles au-dessus de notre tête. Chine.Tadjikistan. Chine. Tadjikistan. Aucun visa, aucune barrière.

Idyllique pour camper, un cadre de rêve pour notre première engueulade. Épuisés par le dernier col, chacun ayant pris sur soit durant les derniers jours, un mot de travers en a entraîné un autre. Les thèmes « fatigue », « froid », « se plaindre », « marre de la bouffe tadjik » auront été sur le tapis, Urs nous regardant tristement depuis le bord de route. S’étant mutuellement déchargés, vient la question du « Et alors on fait quoi maintenant? ». Deux secondes de lucidité plus tard et les nerfs calmés: « On remonte sur ce vélo et on sort de ce Pamir! ». Avait-on vraiment d’autres options?

De vifs lièvres, des fugaces renards, une meute de loups. La vie abonde dans ce désert d’altitude, laissant de nombreuses empreintes dans la neige. Même d’ours, histoire de se rassurer. Les montagnes, autours de nous, deviennent folles. C’est la fast fashion géologique. Total look bordeaux. Sa voisine orange. Un troisième donne dans le bariolé. Ça y est, le mal des montagnes nous prend, on délire! Mais non, on s’extasie, on roule, on passe par tous les états d’âme. Une traversée fantastique, des heures qui comptent pour des jours. C’est en poussant dans une raide pente en gravier que l’on atteint le poste frontière tadjik où l’on nous accueille à grands renforts de cris et de vociférations. On nous emmène séance tenante dans une pièce surchauffée où un officier en tenue décontractée nous attend. Rapides formalités, thé chaud et biscuits. Nous serons les 550ème et 551ème à passer la frontière cette année. Et probablement Pamir les derniers.

Bonus: à travers l’hiver

Bonus 2: la story du kéké

8 commentaires

  • Catherine Charles

    Oh ces paysages sont magnifiques mais passez vite de l’autre côté de ces montagnes, redescendez et j’espère que vous retrouverez des températures plus clémentes !
    Pour info il a bien neigé à la Forclaz la nuit dernière 😊 Yvan m’a réveillée à 5h ce matin en déblayant la neige sur la terrasse et dans les escaliers… moi qui dormait bien, je l’ai maudit… puis j’ai vu le chasse-neige qui passait en bas alors je lui ai pardonné, il essayait juste de nettoyer pour que le chasse-neige embarque toute cette neige lors de son passage ! Bref, j’ai mangé mon petit dej et suis retournée me coucher une heure… 😜
    A part ça j’ai fait une folie et je me suis acheté un van aménagé, un Citroën Spacetourer qui ressemble beaucoup à un VW California avec cuisine latérale et 2 lits, un sous le toit et l’autre en bas… je vais le chercher à Berne le 13 novembre. Mais d’abord je vais aller avec mes amis en train à Hambourg pour aller chercher le bus qu’on a mis sur le bateau à Halifax. On part le 8 et on restera peut-être 2 jours pour visiter les musées et la ville, cela dépendra de la météo! Mais ça ne sera certainement pas les mêmes conditions que vous ! 😜
    Je pense bien à vous, courage pour passer ces magnifiques mais cruelles montagnes !
    Je vous embrasse fort !
    Catherine

    • Pauline

      Hahahahaha quel coquin ce Yvan ! C’est quand même une sacrée histoire cette affaire de neige et de dégagement ! Il faudra qu’on revienne élucider ce mystère et tirer tout ça au clair !
      Trop beau pour le bus camping ! On pourra s’organiser des virées à travers le Valais et au-delà quand on aura récupéré notre flamboyant bus jaune ! 😉

      • Yvan Jaberg

        Hello Vincent & Pauline,

        À vous lire je me trouve très impressionné par votre tenacité, vous imaginez avoir allégé votre attelage de votre équipement d’été pour franchir les cols du Panchir et dormir chez l’habitant, ben non…!
        Ravi d’apprendre que vous avez atteint votre objectif d’arriver en Chine.
        Ce matin j’ai vu les photos du bus à Catherine, il a une belle allure,cela donne envie tout ça…! 🙂
        Bonne route Yvan

        • Vincent

          Salut Yvan!

          Ça fait plaisir de te lire par ici.

          Ma foi, on n’allait pas manquer de profiter de ces belles nuits étoilées sous la tente.

          On se réjouit de venir flâner par la Forclaz, vous êtes bien souvent dans nos pensées…

  • Audeoud Laurence

    Ce n’est pas grave de s’engueuler…
    L’important est de se réconcilier !
    Brrr… j’ai eu chaud avec vous, et maintenant je gèle aussi!

  • Pierrick

    Hello Vincent et Pauline,
    On découvre enfin la suite de votre périple et on doit dire qu’on est très impressionné par votre route, l’aventure que vous faites c’est dingue, à la hauteur de la beauté des paysages que vous traverser, la pureté aussi 🤩
    On se réjouit de pouvoir prendre de vos nouvelles prochainement, mais d’ici là, on va aller continuer la suite dans vos prochains posts 😊

  • Alexandre

    ça me fait plaisir de voir mon ancienne veste montain hardwear rouge en action au Tadjikistan 😉

    ça fait bien envie quand on suit votre blog derrière son ordinateur au boulot !!!

    Profitez bien!

    Alexandre Dey

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