Asie Centrale

Tadjikistan II – À la frontière

Le sable, la poussière, les routes parfois délabrées et les 200 kg sur presque 7000 km ont usé certaines pièces d’Urs. Passage chez le garagiste: a minima changement des deux chaînes et de la cassette arrière. Dans la manœuvre, perte de quelques petites vitesses – angoisse pour les montées à venir. Idéalement, d’autres petites réparations seraient nécessaire, mais les pièces manquent au bazar. On hésite. Le mieux n’est-il pas l’ennemi du bien? A chaque changement, il y a un risque que la mécanique qui nous a mené jusqu’ici se déraille. On se laisse convaincre. C’est un Urs doté de belles pièces rutilantes que l’on sangle sans ménagement sur le toit d’un taxi. Direction les montagnes, rassurés de ce petit coup de pouce qui nous permettra de passer les cols avant la neige.

Notre long Urs qui semble bien ridicule sur l’immense monstre de puissance.

Un peu coupables de l’inconfort causé à notre fidèle monture, agréablement engoncés dans les confortables sièges du véhicule, on redécouvre avec angoisse la vitesse du transport motorisé. Les paysages défilent sans nous laisser aucune chance de les apprécier, les obstacles sautent à notre rencontre. Piéton. Cycliste. Nid de poule. Gauche, droite, gauche. Sueurs froides et apaisement progressif, on se laisse porter un moment par la facilité du voyage délégué à l’automobile.

Premier checkpoint. Visa. Passeport. Petite pause cigarette, poignée de main au policier, câlin tête à tête – faute de meilleure description – et notre taciturne, mais néanmoins amical, chauffeur se recale sur son fauteuil fait de billes de bois. Le moteur rugit, on s’accroche. La jungle administrative qui prévalait dans la région n’est plus, l’e-visa et l’ouverture au tourisme en première causes. Les démarches administratives sont fluides, la police touristique veille aux arnaques et la sécurité générale.

Filtrer son eau, petite tâche du quotidien pour éviter d’éventuels désagréments inconfortables sur le vélo. Surtout une excuse pour faire une petite pause.

Les campagnes brûlées par le soleil défilent dans un tableau que nous connaissons bien, la voiture file sud-est. Nous rejoignons les premières collines. Elles deviennent montagnes. Les prémisses du Pamir, voisin de la plus renommée Himalaya. Le soleil embrase les pentes escarpées sous nos exclamations enthousiasmées. La nature n’a de cesse de nous émerveiller de ses chaudes teintes irisées. On replonge. La rivière Panj – qui deviendra bien plus en aval l’Amou-Darya Ouzbek – se dévoile. De l’autre côté, l’Afghanistan. Une petite pointe d’appréhension s’empare de nos esprits à la vue de ce pays mystérieux et tant médiatisé. La route rejoint les flots puissants que nous longerons sur plusieurs centaines de kilomètres. On lorgne. Les deux rives se ressemblent, à l’exception de la route, goudronnée côté tadjik. Les habitations, de briques recouvertes d’argile, se font rares. Les pans fertiles sont tapissés de cultures, des troupeaux de moutons paissent librement sur les berges escarpées, la lessive sèche au soleil, mosaïque colorée étalée sur les rochers après un bain dans les eaux vives. Une vie rurale et simple suit son cours, loin des conflits et des mesquineries politiques. Une dame coiffée d’un foulard rose et bleu désherbe, un homme fait avancer ses moutons de son long bâton de bois poli, la sensation d’exotisme disparaît et l’on s’habitue à ce voisinage troublant. La vallée frontalière n’est qu’un lieu de vie comme un autre. Des familles s’entraident, des parents luttent pour donner un bel avenir à leurs enfants, des humains qui y vivent: imparfaits, chaleureux ou froids. Comme partout ailleurs. Symbole de cette existence basée sur l’échange, persistante malgré les clivages politiques, deux marchés se tiennent en zone franche – faisant fi des relations diplomatiques rompues et de la fermeture officielle des frontières. Sur un pont et sur une île au milieu du fleuve. Les peuples se passent des bisbilles territoriales, le commerce vital pour la région perdure.

Un village afghan à l’ombre des arbres

Une patrouille de militaires nous salue au passage, la gorge se resserre. Les montagnes nous dominent de plus de 3000 mètres, il faut se tordre le coup pour apercevoir la fine bande bleue du ciel. La végétation déserte, l’inorganique prend de l’ampleur. Halte routière, rapide nuit. On repart bien avant le soleil, faute aux travaux routiers diurnes. Les machines de chantier abordent toutes des idéogrammes chinois: l’empire de l’est, au travers de son projet sans modération des nouvelles routes de la Soie, travaille d’arrache-pied à bâtir des voies d’accès à travers le monde. Et à coups de dynamite et d’asphalte dans le Pamir. Un désenclavement faisant suite à la première route bâtie sous l’URSS, une ligne de mondialisation dans ces contrées reculées et isolées. Il nous faudra deux jours motorisés par l’unique route qui traverse la région pour atteindre l’antichambre du Pamir.

Les couleurs d’automne font s’enflammer la vallée.

« Mon mari travaille à Moscou. » « Ma fille étudie à St-Pétersbourg. » « Mon frère est chauffeur en Russie. » L’exode est palpable. Au Tadjikistan, les hommes sont en Russie pour travailler. Les femmes gèrent le foyer, éduquent les enfants, s’occupent des champs et du bétail. Les enfants des familles les plus aisées vont étudier en ville – Och, Dushanbe, Moscou. Des familles séparées par le besoin économique, des années durant. Les plus chanceux se retrouvent annuellement, les autres se contentent du téléphone.

Khorog, enfin. Heureux des vacances, impatients de retrouver la fluidité du vélo. Dernière halte avant de se lancer à l’assaut de l’altitude et des contrées reculées. On fait l’inventaire de nos réserves de nourriture. Traditionnelles soupes de nouilles et boîtes de petits pois, en suffisance. Petit plaisir coupable supplémentaire: trois pots de pesto Genovese Barilla. Nous sommes prêts pour l’hiver. Ou du moins, c’est ce que nous pensions.

Bonus: la route dans tous ses bêlements

2 commentaires

  • Catherine Charles

    Vous me faites rêver ! Et j’ai des souvenirs d’avoir traversé l’Afghanistan en 1975 en magic bus conduit par un allemand que tout le monde connaissait sous Fritz the gangster ! Il avait des caisses de whisky dans ses coffres et nous faisait passer d’une région à l’autre en distribuant allègrement son whisky aux postes frontières qui parfois se trouvaient au milieu du pays en plein désert! Une autre époque!!! 😜 je vous embrasse 😘

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