Asie Centrale

Tadjikistan – Avâneture

Nous entrons au Tadjikistan à la sortie de l’été. Du tréfonds de nos sacoches surgissent nos épais vêtements de laine et de plumes. En les enfilant, un petit sourire de satisfaction se dessine: enfin nous utilisons l’intégralité des affaires que nous trimballons depuis des mois.

Une fois la frontière passée, nous retrouvons avec aise le calme champêtre et le bitume d’excellente qualité. Nous filons dans une large vallée de sommets arides, portés par l’accueil chaleureux et les invitations au thé qui semblent surgir des buissons et des fourrés. Les pentes mordorées et sèches chutent brutalement dans la plaine verdoyante et fertile. Nos pauses à l’ombre des vergers de pommiers et de cerisiers voient les tourbillons d’or aux reflets orangés des feuilles danser autours de notre petit camp éphémère. L’automne est bien là. Les champs débordent de poivrons mûrs, les bords de route regorgent d’empilements de choux, de courges et de pommes dans des tableaux à la coquetterie toute rurale. La saison chaude a laissé derrière elle son lot de fourrage, les faux s’abattent, les dos se courbent, les paniers se remplissent. Vont et viennent les vélos chargés et les charrettes débordantes.

Notre route s’enfile dans une étroite vallée de traverse. Sous le ciel qui se couvre, la terre s’embrase de couleurs ardentes. On n’avance plus, on pose pied à terre à chaque détour tant la nature nous offre à admirer. Le contraste des eaux cristallines et du vert profond des peupliers élancés répondent à la toile minérale qui se peint de grenat en rubis, de pourpre en carmin. Le chemin se cabre et nos cuisses redécouvrent non sans douleur l’effort de la montée. Ce royaume de falaises et de cascades ouvre ses portes à notre œil émerveillé de nouveau-nés.

Soudain, le bitume disparait. Les pneus d’Urs s’aventurent dans le sable et le gravier. Quelques petits dérapages, un équilibre précaire. On remonte un petit ruisseau dans une gorge encaissée. Quelques lacets, le souffle court! La pente s’accentue, encore et encore. Il faut trouver le compromis entre donner trop d’énergie et patiner – chute en vue! – et ne pas pousser assez et s’arrêter – risque de chute! La fluidité du plat nous semble bien lointaine.

Artuch, petit village de montagne perché sur un plateau en haut de la vallée. Électricité pour trois heures à partir de la tombée de la nuit. On prend le thé avec notre hôte, la discussion s’éteint avant de s’essouffler. Silencieux, nous restons assis à même les tapis autours de la table basse couverte de petits biscuits et de tasses fumantes en délicate porcelaine. Le temps passe, rien ne bouge. Toute la place est à la contemplation, au vide, le rien remplit tout l’espace. On ouvre la porte à la transcendance car l’instant le permet. Dans ces montagnes isolées, la vie se divise entre travail éreintant et ininterrompu l’été et repos complet l’hiver. Une longue sieste aux légères consonances d’ennui. Du thé. De la présence. Des heures. Des jours.

L’heure du thé tant que l’électricité est de la partie.

Nous reprenons les sentiers, à pied cette fois-ci. Deux ânes lourdement chargés nous accompagnent, ainsi que leur muletier et un cuisinier. La version grand luxe du trekking! Nous prenons un raccourci à travers les cols et Urs nous a promis de rouler de ses propres roues jusqu’à Douchanbé. De petites vacances du vélo aux airs de revanche sur le Caucase, les premières outre le repos depuis notre départ au printemps. On se familiarise avec nos drôles de porteurs et on en vient même à oser les caresser. Enfin, Pauline ose. Avec mon immense courage je reste prudemment en retrait – ne serait-ce que pour ma très lointaine ressemblance génétique avec la pomme.

L’altitude augmente rapidement, en suivant la démarche lente mais infatigable des ânes. Notre guide prend la bruyante habitude d’hurler de temps à autre à travers la montagne – juste pour le plaisir d’entendre alors une autre voix s’élever dans le lointain. On croise un berger sur son âne, un menuisier transportant de longues planches sur son âne, une famille gardant un petit troupeau de vaches avec des ânes. Ces curieuses et attachantes bêtes aux longues oreilles sont omniprésentes, du moyen de transport à l’affable compagnon, sans oublier d’être monte-charge ou interlocuteur compréhensif.

Prends un air décontracté et naturel! Mieux que ça… Mieux que ça… Bon, laisse tomber.

Nous rejoignons une petite cabane de pierre au toit de tôle, perdue dans la montagne à des heures de marche de la moindre route carrossable. Les instituteurs du village en contrebas s’y retrouvent le weekend pour bricoler, griller quelques brochettes de mouton et faire tourner les bouteilles de cognac – que nous ne refuserons pas sans une petite lampée de courtoisie.

Ne pas sortir de la tente avant le soleil.

Fin de la transition, nous sommes en hiver! La nuit tombe rapidement, les températures chutent. Il faut se réfugier de bonne heure et profiter de la soirée à la lueur du réchaud ou de la frontale. Faute de langue commune, muletier et cuisinier se lancent dans un duo guttural et jovial. On tape la mesure des mains en se faisant bercer par ces sonorités étranges et mélodieuses. Le duo s’enflamme, les deux montagnards endurcis tissent de leur voix à l’unisson. Emmitouflés dans nos doudounes, nous profitons de ce délicieux moment de gaieté improvisé, avant de rejoindre notre tente déjà prisonnière du givre.

Bonus: des chemins de terre et des ânes

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