L'Europe

Roumanie – le temps élastique

A peine sortis du petit déjeuner, nous traversons un pont et voilà l’heure du repas suivant! Décalés, jetlagués, nous ne savons plus quelle heure il est. Nous nous endormons alors qu’il est l’heure de se réveiller.

Oui oui. Euh. Enfin, presque.

En laissant dernière nous la pimpante douanière dans ce poste frontière un peu décrépit où les herbes folles se faufilant à travers les dalles de béton sont les principales passantes, nous effectuons notre premier changement d’heure! Un petit détail qui marque notablement notre avancée vers l’est – et l’occasion notable d’enchaîner deux repas. Une traversée d’un pont qui n’en est pas un, barrage immense, ouvrage gigantesque obligeant deux pays à se serrer la main, à passer outre les traditions séculaires qui divergent pour construire ce barrage titanesque au nom évoquateur: les Portes de Fer 2 (vu qu’on a raté les premières, lassés par la pluie qui nous avait conduit à changer d’itinéraire).

En Roumanie, nous retournons dans une Europe que nous ne quitterons plus jusqu’en Turquie. De slave, la langue redevient latine et on s’interpelle à grand renfort de « Salute » ou de « Ciao ». On se comprend à nouveau à demi-mot, on glâne quelques bribes en écoutant la télévision ou la radio.

Même – surtout! – les charettes sont dûment immatriculées

La Roumanie se bornera pour notre itinéraire à une journée de repos au bord de la piscine – le cyclisme a aussi du bon – et un enchaînement de faux plats que nous traverserons en coup de vent. Quelques centaines de kilomètres avalés en trois jours. Notre relation au temps se métamorphose, les journées sont riches, intenses: il nous arrive fréquemment de nous remémorer une rencontre qui semble lointaine avant de nous exclamer: « mais c’était ce matin! ». A l’inverse, les heures passées en selle se raccourcissent, filent parfois en un battement de cils. Silencieux, plongés dans nos pensées, perdus dans le paysage ou lancés dans de grandes discussions, le temps s’égrène, s’englue, sautille. Il se tord, nous pédalons. Urs lance ses roues à l’assaut du bitume et nous avalons les collines et plaines sans nous en apercevoir.

Seules nos deux sacoches de devant, garde-manger de leur état, gardent un œil sur le rythme comme de véritables métronomes. A la vue d’un marché ou d’un magasin, elles enflent copieusement. Puis, au fil des jours et au rythme de nos estomacs affamés, elles se vident dangereusement. Pleines, vides, pleines,… La lente respiration continue, nous fournissant l’énergie vitale pour pédaler. Régulièrement, on se rue sur les rayons et ressortons les bras chargés de victuailles au rapport énergie – volume variable. Riz: très bien. Chocolat: interdit, ça fond! Broccoli: élément perturbateur. Avec un apport calorique quasiment nul, une taille gigantesque et une forme calamiteuse, le broccoli bouleverse systématiquement le semblant d’ordre qui règne en nos sacoches. Deux gros ballons de baudruche sous le guidon qui donnent à Urs des airs d’hamster joufflu.

De loin, nous suivons encore le Danube sur une route qui semble être le seul tronçon asphalté de la région. Longue langue de béton bordée de villages où les âgés nous saluent depuis le banc qu’ils occupent toute la journée. Les quelques chemins de traverses qui s’échappent sont immanquablement de terre battue ou de gravier et les panneaux d’interdiction de véhicules « animaux-tractés » se multiplient, ce qui ne semble d’ailleurs arrêter personne – un cheval ne sait pas lire!

Des puits plus ou moins fonctionnels selon les villages traversés.

Quelques jours à peine, immergés dans cette société où l’anglais ne se pratique pas vraiment, où l’on prend le temps des plaisirs simples et du dimanche paisible. Une quiétude et un calme qui flirtent parfois avec l’ennui. Des plaines dont les champs se teintent de leurs plus belles couleurs, des chevaux qui paissent librement, le foulard des dames qui joue dans le vent. Un tableau champêtre qui nous fait voyager à travers le temps et l’espace. Une image d’été éternel parsemée de bottes de paille carrées et de champs mûrissant lentement. Une ébauche de ces steppes d’Asie centrale qui s’esquissent au loin avec le defilé de nos kilomètres.

Une heure de décalage, un autre temps, un autre monde.

A un moment Donau, il faut quitter le fleuve. En attendant le ferry.

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