Asie

Laos – Chemin des comètes

L’avantage de la montée est qu’elle finit par se courber et laisser place à la descente. Le hic, c’est quand ça remonte droit derrière. Dans la poussière et la canicule.

Enjambant l’imposant bras du Mékong, le pont de l’amitié nous entraine au cœur d’une Vientiane en métamorphose. Portée par les investissements étrangers et les aides internationales, la capitale fait figure de fanion brandi pour le Laos. Au terminus d’une ligne de chemin de fer venant du nord, de Kunming en Chine – encore elle – et qui s’étendra bientôt jusqu’à Bangkok, la ville se repose sur ses contrastes. Les axes principaux sont flambants neufs alors que les routes de traverses sont fissurées ou en terre battue; de récents immeubles à l’architecture travaillée émergent des terrains vagues et des trottoirs envahis par les véhicules, les objets de construction en tout genre et les plantes prenant leur revanche sur le béton. La cité a des airs presque provinciaux, sous ses grands boulevards calmes et l’absence de foule – une ambiance idoine pour récupérer des intenses semaines passées sur le vélo. Et pour celles qui nous attendent.

Pour rejoindre le nord et la lointaine Hanoï, la route s’aventure dans les montagnes couvertes de végétation. Seuls quelques camions de pastèques s’y aventurent encore. Le train reliant Vang Vieng, puis Luang Prabang en 50 minutes offre une alternative alléchante aux 8 heures de virages et de poussière en taxis partagés. Verbiage contournant la réalité d’un trajet en minibus, entassés à deux par siège, lancé à grande vitesse sur une route défoncée. Si possible avec la musique à coin. Parfois, pédaler nous semble avoir du bon.

En quittant la capitale, le trafic s’estompe diligemment. Le bitume expose ses trous, ses cratères – ses absences prolongées. La terre orangée, en fines particules, nous habille de son omniprésence en couvrant sacoches, habits et s’immisce dans les moindres interstices. On s’époussète. Une fois. Deux fois. Rapidement, on arrête de lutter. Les roues d’Urs s’enfoncent parfois si profondément dans cette légère matière qu’elles semblent disparaître: comme une impression de flotter dans un nuage de barbapapa géant. La canicule sévit, les pentes s’enchaînent, nos sacoches restent vides.

Naïfs, nous sommes partis sans réserves. Par commodité, nous nous tournons vers nos fidèles amies. Longues et fines, indestructibles, toujours présentes, au goût intemporel. Les nouilles lyophilisées. Elles accompagnent nos journées; en robe des champs au matin, crues et croquantes plusieurs fois par jour, en soupe le soir. Leur saveur immuable nous suit, à l’écœurement presque, alors que les jours passent en leur compagnie

La chaussée se faufile entre les falaises couvertes de jungle, puis prend progressivement pieds sur les montagnes. Progressivement, mais avec un aplomb certain. Le degré des escarpements frôle avec l’excès, Urs dérape régulièrement de sa roue arrière. Les épingles à cheveux s’enchaînent, les villages deviennent épars. Quatre poutres reliées de rotin tressés, une tôle ondulée ou du chaume – les maisons sont légères, fragiles fétus de paille. Parfois sans fenêtre ni porte, les intérieurs sont spartiates. Une couverture, une chaise, une caisse d’habits et un âtre à l’entrée du foyer. Notre lente progression est suivie, dès l’entrée dans la localité, des joyeux « Sabadis!  » [bonjour] des enfants, nous faisant des signes de la main et accompagnés de rires alors qu’ils courent à nos côtés sur quelques mètres. Les mères agitent les mains des nourrissons – histoire de transmettre les bonnes habitudes -, les regards et les sourires s’échangent sans un mot pour les plus taciturnes. Sur les seuils, on se met en tailleur pour tresser les lanières souples de bambou ou de roseay pour former des meubles, des ustensiles ou tout petit matériel qui sera vendu sur les marchés des environs. Quelques dames, concentrées sur leur interminable tâche, se penchent sur de mécaniques machines à tisser. Ensemble arachnéen de fils, mobiles et trames entrainé par un rythme lent. Brin après brin, les motifs se forment et se transforment en ensembles colorés dont se vêtissent encore au quotidien les habitants.

Les montées s’enchaînent aux descentes, sur un tarmac qui alterne entre le dégradé et l’inexistant. Quelques convois de deux ou trois camions nous dépassent sporadiquement. Les vues plongeantes sur les collines et les falaises calcaires nous accompagnent. Les jambes chauffent férocement, les journées intenses se relaient dans cette chaleur toujours plus étouffante.

Lao sur les montagnes, c’est l’occasion de ressortir la tente et de profiter de vues plongeantes et splendides sur les environs. Le coucher du soleil deviendra d’un rouge flamboyant par la latérite en suspension.

La jungle, univers dense et humide, laisse la place à un déstabilisant décor sec et dévasté. Les collines sont pelées, des pans entiers abattus et laissés à l’abandon. Pas un versant n’est épargné, la même désolation se répète jusqu’à l’horizon. Un pelage de chien galeux gratté au sang, conséquence de la culture sur abattis-brûlis. Méthode ancestrale consistant à déboiser une parcelle, l’incendier pour la fertiliser, la cultiver quelques années puis la laisser en jachère plusieurs décennies. Simple, efficace, durable. Jusqu’à ce que la démographie galopante mette à mal le système. La multiplication des agriculteurs et du nombre de bouches à nourrir induit un besoin croissant de terrains à cultiver. Les cycles abattages-brûllis-jachères se succèdent trop vite et l’entier de la forêt y passe. Pire, les phases d’incinération trop rapprochées stérilisent les sols. Sans effort public, la population luttant pour sa survie brûle chaque année un peu plus les graines de la fertilité nourricière. Sur notre petit vélo, longeant ces couverts boisés, les coups de machettes résonnent dans nos tympans et font vibrer nos tréfonds, jusqu’à l’âme. Avec un craquement sinistre, un arbre s’abat. Puis un autre. Un autre encore. Sans relâche, sur les centaines de kilomètres que nous parcourons. De la tristesse, quelques bouffées de colère, une résignation. Personne n’est à blâmer, en tout cas pas les familles suivant les traditions et luttant pour leur survie. Le système, dans sa complexité, montre son vilain visage. Nos sentiments sont bien mélangés alors que nous plongeons à nouveau vers les rives du Mékong pour rejoindre Luang Prabang.

Changement de décor. Distinguées maisons coloniales, promenade agréable parsemée de cafés branchés et de restaurants gastronomiques. Assortiments de viennoiseries, abondance de nourriture, d’artisanat, de services. Les écarts, les contrastes sont vertigineux. Un café en ville coûte le prix d’un logement, demi-pension comprise, à peine 50 km plus loin en campagne. Les quelques villes constellant le pays drainent la masse des visiteurs, laissant pour compte les ruralités vivant de l’agriculture. Les centres urbains se gentrifient, havres agréables pour touristes, en repoussant les habitants dans les périphéries. Les locaux sont main d’œuvre, les étrangers clients-rois.

Un bouddhisme haut en couleurs.

La géographie particulière du pays rebat la manière de concevoir son itinéraire. Des collines escarpées couvertes de végétation entourées d’un dense réseaux de fleuves et de rivières forment un véritable labyrinthe de dénivellation. Un petit bout de pirogue suffit à contourner une succession de cols, une litanie de montées. Par flemme – et pour l’aventure ! – Urs embarque laborieusement sur une de ces fines esquisses. Changement de point de vue, perspective différente. Sur les rives de la Nam Ou, les petits bateaux à fond plat remplacent les camions. Liens vitaux, ils embarquent marchandises et personnes pour relier les villages côtiers autrement coupés du monde. De simples paillottes, pas de route, ni d’électricité. Une autonomie forçant le mérite. Un isolement tenace, alors même que transitent quotidiennement les pirogues et leur lot de touristes (dont certains cyclistes) au dernier smartphone 5G et équipements techniques haut de gamme, à quelques mètres seulement. Les buffles se prélassent dans l’eau verte et brune, les arbres recouverts de lianes semblent être de patients pécheurs trempant d’immémoriales lignes pour nourrir les discrètes créatures des rivières. Une maison sur pilotis, un pêcheur tirant son filet, la présence humaine se fait plus ténue. Soudain, un gigantesque barrage surgit, au milieu de rien. Exercice d’équilibrisme pour décharger Urs d’un côté, contourner à pied l’obstacle par les berges, puis réembarquer de l’autre sur un ponton de bambous semi-flottant semi-coulant. Les ouvrages hydrauliques poussent comme des champignons le long du Mékong et de ses affluants. En aval des 11 barrages édifiés par la Chine, le Laos s’est donné l’objectif d’en construire 9 afin de stimuler sa croissance économique. Modifiant au passage l’ensemble du bassin hydrographique, mettant en péril les voies de navigation – mince filet de vie entre villages isolés – et empiétant directement sur la première source d’alimentation d’une grande partie de la population. Les poissons dépérissent et les trajets sont bien plus longs, lorsqu’ils sont encore possibles. Le pays mute, déstabilisant les habitudes centenaires de ses occupants.

Avec 50 ans sous la gouvernance totalitaire d’un parti unique, l’opposition reste farouchement combattue. Revers de la politique, le pays jouit d’une grande stabilité et d’un calme certain. 5h38, Sabadi, Sabadi! [Bonjour, bonjour]. Dans certains villages au petit matin, la population est réveillée par de puissants hauts-parleurs branchés à fond. Petite musique. Bulletin météo et propagande du parti. Rien de mieux pour commencer la journée plein d’entrain. En franchissant la dernière colline nous menant au Vietnam, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce pays et ces peuples tout en contrastes et en ambivalences. Les touristes, les ONG, qui apportent avec eux devises et travail, semblent ne pas être les bienvenus – ou pas systématiquement. La multitude de sourires et de gestes amicaux n’enlèveront pas la minorité de doigts d’honneur une fois le dos tourné ou le trognon de pomme reçu en pleine poire. Ni le discours de cet employé en mission humanitaire pestant sur l’administration lui mettant sans cesse des bâtons dans les roues. Si l’on n’est pas opportuns, peut-être devrait-on accepter de laisser la région tranquille et laisser le pays tracer son propre chemin? Ou garde-t-on un devoir moral d’aide, nous les descendants de ceux qui bombardèrent – thème récurrent dans cette partie du monde – ces contrées pendant de nombreuses années?

Bonus: une route pleine de cratères de comètes

2 commentaires

  • Catherine Charles

    Je me régale une fois de plus du récit si bien écrit de votre merveilleux voyage ! Merci de me le faire partager ! J’espère que le retour à la Forclaz ne sera pas un trop grand choc après ces paysages du bout du monde. Bonne continuation et à bientôt les amis. Bisous

  • Pierrick

    Comme dit Catherine, c’est toujours un régal de vous lire et ça donne très envie de venir découvrir ce pays et ce peuple. La vidéo est géniale, j’adore la musique ! Bonne continuation dans votre voyage vers l’Est 🙂

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