
Kirghizistan – Déjà?
Au col après la frontière, nous surplombons le début d’une descente de 3500m de dénivelé sur plus de 250 km. Une vision agréable, une anticipation de plaisir de quelques jours faciles. La vérité nous rattrape avec une piste défoncée couverte de neige et de glace de la rivière débordante. Belles secousses garanties. Deux rayons cassés – amenant le score loin devant le nombre de crevaisons – de rapides selfies avec le douanier kirghize et les décors sauvages de l’étroite vallée plus tard, nous voilà projettés dans l’été indien. Notre tente installée au hasard des pâturages infinis dans l’entrelacs des collines et des rivières, nous humons avec reconnaissance l’air s’adoucissant. Il ne gèle qu’à peine la nuit, on s’effeuille alors que le baromètre s’affaisse. Quel bonheur que de ne plus ressembler à des bonbonnes de plumes. Les chaises ressortent, les soirées semblent longues et libres, loin de nos épais duvets, on cuisine sans devoir sautiller d’un pied sur l’autre et le réveil se fait sans l’habituelle pellicule de givre.

Juste avant Sary-Tash, un brusque vent de travers surgit, manquant de nous renverser. La route est à nous, on en profite.
« A bâbord toute! »
Quelques coups de pédales pour remonter, serrant au plus près du vent.
« Barre à tribord ! »
Toutes voiles dehors, les vestes se gonflent, vent arrière! Urs survole l’écume de gravier. Esquiver un récif, repartir pour un bord, pédaler joyeusement dans cette atmosphère printanière. Des chevaux gambadent, les douces collines d’herbe et de calcaire ont pris le pas sur les hautes montagnes, les arbres réapparaissent. On savoure avec bonheur la chaleur du soleil qui caresse notre dos. Un petit col, encore un dernier, et on redescend de plus belle. La circulation reprend, on peine à se réhabituer à la différence de vitesse de ces grosses bêtes bruyantes qui nous frôlent. Parfois de très près.
La conduite kirghize est sportive, rapide, un effrayante. Les cadavres d’ânes et de vaches en bord de route ne sont en rien pour nous rassurer, on s’agite sur nos selles, mal à l’aise. La fatigue, l’usure presque, accumulée au fil des mois n’aide pas, on peine à garder le cap. Quelques coups d’humeur nous prennent lorsque certains véhicules nous rasent à des vitesses démentes. Quels sont ces mulets insipides qui n’ont aucune considération pour les deux cyclistes égarés que nous sommes?
Une horde de gamins se précipite sur la route. « Chocolate! », « Chocolate! », hurlent-ils en se saisissant du guidon. Un « Niet! » d’une véhémence disproportionnée les repousse. A peine plus loin, un autre gosse à vélo nous rejoint et roule à notre hauteur. Après les salutations d’usage, il nous coupe la chique avec un « give me money » [donnez-moi de l’argent] sorti de nul part. On se sent soudain très las. Le tourisme, dont nous sommes bien conscients que nous faisons parti, n’a définitivement pas que du bon. Comme pour conjurer le sort et alors que nous plantons notre tente, nous avons le droit à la visite de deux adorables bambins qui viennent aux nouvelles: simplement curieux de voir deux touristes aux abords de leur village. Comme une piqûre de rappel que le monde n’est que nuances de gris, sans manichéisme.

Et soudain: Och! Déjà? Enfin? Sentiments entremêlés, nous y sommes. La fin de notre deuxième tronçon, objectif onirique fixant notre horizon depuis Istanbul. Inatteignable et pourtant sous nos yeux. Seconde ville du Kirghizistan, surnommée la capitale du sud, nous l’avions défini comme point de chute. Dès les premiers coups de pédale, nous savions que le Kirghizistan marquerait la limite de la continuité terrestre du tracé vers l’est. Nous n’avions alors même pas pris la peine, lors de notre départ, de tenter d’obtenir le visa pour la Chine. Pensées ambigües, entre contentement et mélancolie, que d’atteindre cette étape. A peine Urs immobilisé, la question muette se pose: et maintenant?
A l’est, le Céleste-Empire; le désert de Taklamakan, le Xinjiang, les hauts plateaux du Qinghai, la longue route jusqu’à la côte Pacifique. Ces évocations nous laissent rêveurs. De rares voyageurs s’y glissent, encore moins à vélo – la plupart prennent le train ou l’avion pour éviter les complications administratives et logistiques. Nous irons. Mais l’hiver s’est installé, avec toute la rigueur que l’on peut attendre d’une région continentale et de hauts plateaux. Nous prenons alors rendez-vous à Och avec cette Chine qui nous fait rêver, pour le début du printemps d’une année future. Pour nous l’aventure prend une pause. Nous rallierons par la voie des airs la belle saison, bien plus au sud et au chaud – probablement en Thaïlande.
Il est donc temps de profiter de la magnifique région qui nous entoure. Et plus que le moment de prendre des vacances. Nos corps fourbus crient à la trêve, nos esprits ont besoin d’immobilité. Nous les écouterons.
Urs est troqué. Les cahots de la route pour les vibrations du trot, une selle pour une autre – à croire que l’on aime ça. Le sort nous amène Talisman et Ayu – ours en kirghize -, deux fidèles montures. Loin de la folie des véhicules, les balades à cheval lance les prémisses de notre réconciliation avec le pays. Les collines pâturées et inépuisables s’étendent, espaces infinis appelant à la liberté et aux chevauchées débridées. Entre lacs et étoiles, silence et troupeaux démesurés, inspiration quasi mystique, les paysages dansent en solitaire. Dans ces bossent battues par le vent, ne demeurent que de rares yourtes et une poignée de pêcheurs au bord des lacs gelant lentement. La cuisine au poêle, la splendeur des alentours et le confort – certes rustique – de la yourte finit de nous charmer.

De retour en ville, la gastronomie se diversifie, au contentement euphorique de nos papilles. Des légumes! Frais en plus! Réfugiés dans une guesthouse aux airs de palace, nous profitons avec aise du luxe d’une cuisine équipée, d’un lit moelleux et des magasins fournis à proximité. Les grasses matinées et les brunchs s’enchaînent, le repos du corps est à son apogée. Seul notre esprit travaille, et encore avec modération, à préparer la suite des opérations. Visa, réflexions sur l’avenir et la vie, écriture et repos. La fatigue amassée pèse sur notre date de départ, que nous repoussons chaque jour au surlendemain.
Si les Tadjiks et Kirghizes vont en Russie travailler, les Russes, eux, se réfugient dans les anciennes républiques soviétiques. Nombreux établissements hôteliers affichent complets. Une portion importante de la population masculine, pris d’une légitime absence de volonté d’aller s’entretuer avec leurs voisins, s’est enfuie à l’étranger. Un véritable exode qui pose parfois de réels défis immobiliers dans certaines villes. Nous croiserons nombre de ces jeunes gens, relatant une situation bien triste et complexe.

Pauline a même l’idée saugrenue [et un peu téméraire, ndlr] d’aller rafraîchir sa coiffure. Le salon est complet, [ouf, je soupire, ndlr] mais la coiffeuse propose un rendez-vous à 19h, flattée qu’une étrangère la sollicite. Soit. Une expérience inoubliable que ce salon vide, rempli par les vocalises de cette professionnelle décidément pleine de talents et d’un fort penchant pour le karaoké. Nous en ressortirons à 1h du matin, grisés par ces coups de ciseaux fort tardifs – et par un résultat éloigné de la demande, mais tout à fait réussi!
Les jours défilent et il est temps d’enfourcher à nouveau notre monture de métal. Mais après-demain. Cap vers Almaty, à peine quelques centaines de kilomètres, avant une escale népalaise.

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Un commentaire
Pierrick
Les photos sont magnifiques!
Je me réjouis d’en savoir plus sur cette histoire de coiffeuse jusqu’à 1h du matin …