Asie Centrale

Kazakhstan – Le vent des steppes

Vaste ne rend pas hommage à l’immensité presque infinie des steppes kazakhes qui s’étendent d’Aktau à Almaty et au-delà même!, par le lointain Xinjiang. A peine bosselées de quelques collines, mouchetées de petites touffes d’herbes séchées, trouées parfois par de vastes dépressions, les plaines solennelles se déploient sans discontinuer, à perte de vue. Des centaines de kilomètres de vide, de rien, traversés par une langue de béton reliant les rares villes du pays.

Voisins de jour. Chameaux. Dromadaires. Adorables présences amicales diurnes, parfois un peu bobets. Mais terriblement attachants.

La traversée de cet environnement aride ne s’improvise pas. Les points d’eau et les ravitaillements s’espaçant de telle manière qu’il faut parfois plusieurs jours pour les relier. Alors on joue de mimétisme: tels des caravaniers dans une boulimie paranoïaque, les sacoches sont gavées d’une quantité déraisonnable de petits gâteaux, alors que Bob se découvre des airs de dromadaire et engloutit jusqu’à 20 litres d’eau. Et on se lance. Comme ça, en franchissant l’air de rien le dernier paté de maisons avant de s’enfoncer dans ces immensités désertiques dont la beauté insondable s’apprivoise au fil des jours.

Pédaler. Discuter. S’exalter. S’ennuyer. S’émerveiller… L’espace devient infini; l’horizon trouble se confond avec le ciel presque blanc; les véhicules dans le lointain lévitent dans les mirages; le soleil, majestueux, poursuit sa marche impériale dans un ciel qui lui appartient. Nous roulons sous son joug dès que ses rayons embrasent la tente, jusqu’au crépuscule qui, enfin, nous offrira du répit. Nul autre ombre que la nôtre ne se projette sur cet océan de terre et de sable.

Voisins de nuit. Chacun son rythme. Le scorpion babille la nuit et se réfugie sous toute surface offrant de l’ombre le jour. Notamment les sacoches et les tentes.

Au fil des heures, des jours, on se fond dans ce décor si particulier dont les nuances de poussières et de sel se déclinent à l’infini, on se laisse à ne plus se lasser de ces étendues, on rêve de suspendre ces instants d’éternité. On roule, on flotte, le temps s’engourdit, les distances se tordent. Le bruit de la route s’entremêle avec le silence de la nature, à peine troublé par le léger froissement du caoutchouc sur le macadam. L’esprit s’envole, les jambes tournent en une farandole folle et lente qui occupe pleinement nos journées. Rouler pour vivre, rouler à satiété, avant d’être à sec.

On vous avait parlé de notre nouvelle roue et de sa jante? Et bien, depuis notre relance, ce n’est pas moins de 6 crevaisons en deux jours! La roue aurait-elle une déformation d’usine ? Inquiétude… Non! C’est sûrement ces pu**** de chambre à air de m**** achetées en Turquie. Furie noire du pilote au cours d’une éprouvante soirée dédiée à la réparation de 3 chambres à air qui crèvent en continu, sans même rouler. Heureusement, la co-pilote veille: tu ne penses pas que c’est la « protection » rajoutée par le garagiste en Suisse à l’intérieure de la jante? Un petit bricolage et le tour est joué, ainsi qu’une promesse d’effigie à l’ingéniosité féminine. Et nous passons outre le moment de déprime, ainsi que le pauvre et innocent buisson ayant reçu un coup de pied rageur sous la calomnieuse accusation de qualité des chambres à air turcs.

Série noire

Tout faste s’achève et toute ligne se courbe. Après 500 km dans ce monde minéral, une bifurcation. Beïnéou. La ville est de ces lieux où les habitants ont fuit l’extérieur sous la rudesse du climat: fournaise d’été, piège glacial d’hiver. Les quelques mois vivables dans les rues donnent l’occasion de voir fleurir quelques avenues mais la vie se déroule résolument en intérieur. Une conduite de gaz jaune navigue entre les ruelles cabossées de terre battue, chaque bâtisse est mise sous perfusion – signe criant de notre dépendance énergétique. L’étalement urbain se fait sans limite. Les bâtiments s’exposent en préfabriqués ou en tôle, leur fonction étant rarement discernable de l’extérieur. Le visiteur doit pousser la porte pour que les intérieurs se découvrent, pour que la richesse d’accueil se déroule et que les visages s’illuminent. Pour deux jours, ce village devenu ville par l’exploitation du pétrole, sera notre refuge. Interlude bienvenue dans notre régime petits-pois-en-boîte-pâtes, il offrira à nos ventres de cyclistes affamés une denrée en suffisance: la pizza. Jusqu’à l’écoeurement. Bob se regonfle, de même que nos sacoches. Dans une quasi-routine, on tourne à droite et on se relance, heureux de répondre à l’appel du maître des steppes.

Ô vent adoré, ô vent abhorré. 
Lorsque de tes caresses,
Dans le dos tu nous presses, 
Nos maux semblent bien légers.

Ami impétueux, ami capricieux.
De tes bourrasques tu bouscules:
Un dangereux jeu de bascule,
Par pitié sois miséricordieux.

Adversaire tempétueux, presque odieux!
Contre toi nous luttons,
chaque mètre est un marathon.
Laisse-nous, crébondieu!
Vous reprendrez bien un peu de déssert?

La direction et la force de cette présence invisible dicte notre avancée. Sous ses caprices, une journée de quelques kilomètres peut être un calvaire, alors qu’un lendemain sous de meilleures auspices nous voit filer… Comme le vent.

L’ancienne route de Beïnéou à Nukus étant dans un état de délabrement avancé, des travaux sont en cours pour la remplacer. Une aubaine, si ce n’est les réguliers tas de terre et de gravier posés en obstacle pour éviter que les automobilistes ne viennent user les fondations. Une route aux allures de 110 km haies.

Au milieu des steppes, une ligne administrative a été tracée. Un buisson kazakh pour un buisson ouzbek. Érigé au milieu de nul part, ce poste frontière voit défiler une quantité impressionnante de marchandises et de personnes. Sans vraiment être ennuyés, le passage de la frontière se fait dans une véritable cacophonie. Vélo: piéton ou voiture? Embarras. Chacun des douaniers pointe une direction opposée. Alors qu’un Urs chargé ne se faufile pas élégamment dans des escaliers et d’étroits portiques destinés aux piétons, chaque passant se met en tête de nous aider et l’on de borne à tenter de garder la caravane dans un précaire équilibre. Bob se contorsionne, Urs tournoie dans les airs. Ça chahute, ça s’agite, on tamponne et ça passe! Le tout, bien entendu, gratifiés de larges sourires et d’un « Welcome to Uzbekistan »!

Bonus: des steppes, des chameaux et une gaufrette.

2 commentaires

  • Pierrick

    Magnifique, la lecture de cette article me fait plonger dans ce désert de steppes! Merci pour ce partage si particulier qui détonne avec les montagnes que nous traversons mais qui m’attire tout autant 😊
    Peut-être que je préfère encore les petites araignées de la tente plutôt que les scorpions qui se cachent près des sacoches 😅

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