
Japon – Fini les sushis
« Bon, allez, je la tente avec une pièce de 100 yens (60 centimes).«
Un coup de manette à gauche, deux fois vers l’avant. L’air concentré, Pauline inspecte son oeuvre. Alignement irréprochable. Brrrr. La pince descend dans la boîte en plexiglas et saisit une peluche. Brrrr. Les trois griffes remontent, tenant fermement le monstre bleu.
« Wouhouhouuu! J’ai gagné, j’ai gagné!«
Coup sur coup, Pauline et son œil expert extirpent deux petites – mais bien trop grosses pour nos sacoches! – figurines moelleuses. Le ton est donné. Au Japon, dernière étape, on fait le plein de souvenirs.
Le printemps s’installe pour de bon et les cerisiers explosent – de véritables hordes se précipitent dans les parcs pour admirer les fameux sakuras. Les indigènes suivent avec assiduité les prévisions météorologiques diffusées chaque soir et l’on accourt des quatre coins du monde pour admirer le spectacle. La haute saison touristique bat son plein mais, pour notre plus grand bonheur, les foules sont drainées dans les centres urbains connus. Le reste du pays en est exempt, les voyageurs y sont rares. Les arbres s’admirent partout, les forêts rayonnantes du vert frais du printemps sont piquées de touches blanches et roses, des allées anonymes sont joliment décorées de ces arbres cotonneux. Nous admirons au quotidien cette explosion soudaine et fugitive de la vie qui renaît, année après année.

Aussitôt débarqués, nous filons à travers la première île pour prendre un deuxième ferry qui nous amènera au début d’un itinéraire cyclable longeant la côte de l’océan pacifique. L’océan pacifique! Ça fait bizarre, de se lancer dans ces derniers petits 1000 km. Mentalement, nous décomptons les semaines qu’il nous reste – à la fois si proche et si peu concret. Nous sommes dans l’instant, le futur n’existe pas encore et nous profitons pleinement des ces jours qui s’allongent.
Société âgée. La moyenne d’âge est élevée, la natalité est basse et ça s’observe. Les travailleurs sont âgés, les poussettes rares et les quidams grisonnants. Après les pays où jeunesse faisait loi, traverser un pays où l’âge donne le statut hiérarchique change les repères. Aux codes qui nous sont parfois obscurs, il n’est pas aisé de ne pas faire de faux pas.
On roule à nouveau à gauche. Les voitures nous amusent d’emblée. Petites, étroites, cubiques: elles ressemblent à s’y méprendre à la version adulte de jouets pour enfants et le surnom des « petits cubes » s’impose naturellement. On s’élance gaiement. Pas longtemps. Au Japon, on fait de la conduite de proximité. Sans temps mort. Dans les villes, les successions de feux rouges à piétons inutiles – personne ne traverse – oblige les conducteurs à la patience. Alors lorsqu’on roule, on roule. Même s’il y a un cycliste et un véhicule en face, on se glisse. La règle prévaut aussi et surtout pour les camions.
Intimidés, on tente de rouler au milieu de la chaussée pour forcer à un vrai dépassement. La police nous renvoie illico dans la bordure en nous interpellant au mégaphone. « Allez, hop, petits cyclistes, on se pousse dans le bord. Arrigato Gozaimazu! (Merci) » [Interprétation libre du message en japonais]. Toujours dans la politesse, mais sans entraver le flux des véhicules. Nous restons au pays de la reine automobile.
Alors, on ruse. Le drapeau de Bob dégainé, l’assaut aux routes est donné! Comme un fanion au vent, le mât est fixé en travers de nos sacoches à l’horizontale. 60 centimètres de protection symbolique – un véritable para-cubes. La tension diminue un instant. Forcés à rester à distance, les véhicules nous dépassent raisonnablement. Rassurés, le voyage continue plus sereinement.




La route suit les plages et les falaises déchiquetées de l’océan. Des cailloux aigüs forment des petites îles sur cette côte balayée par le vent. La végétation y est dense, moussue – les étés sont humides et la flore en est le reflet. Quelques singes, des caprins un peu étranges, des tanukis timides – la faune endémique est familière, mais a ses particularités. Même le sanglier nocturne se montre moins farouche que son cousin hongrois. Beaucoup trop kawaii (mignon) avec sa petite taille! L’accès à la nature y est facile et l’on monte, le soir venu, la tente sur la plage. Le réchaud crachotte ses flammes bleues au plaisir retrouvé des produis frais et non transformés. Qu’il est doux ce rituel de la cuisine, affalés sur nos petites chaises en admirant le soleil se couchant sur la ligne d’horizon.
Le climat est clément, les belles journées se suivent et nous poursuivons à un rythme soutenu. Comme à mon accoutumée, j’ai compté un peu court le nombre de jours – peut-être viendra une fois le temps de la planification réaliste. Un jour. Au 3ème jour d’affilée, survient l’usuel coup de mou. On le connaît bien maintenant, il disparait le lendemain et nous reprenons avec vigueur. Les jours s’enchaînent sans pause. Une semaine, 10 jours, deux semaines. Sommeil et alimentation saine chassent la fatigue – sans relâche nous poursuivons. Nos corps, surpris par leur propre forme, nous portent facilement. Il semblerait que les mois de vélo quotidien commencent à porter leurs fruits.

Le Japon est volcanique. Notre objectif, le Fuji, est un volcan. Mais surtout, l’eau souterraine est thermale. Conclure une journée d’efforts par un des nombreux bains – les Onsens – est un plaisir enivrant. Et quand le bain est en extérieur en offrant une vue grandiose sur les paysages côtiers aux roches noires et à la végétation luxuriante, il est difficile de résister. Les muscles endoloris, plongés dans l’eau chaude, somnolents, le présent prend toute la place. L’ici et le maintenant, le plaisir d’être dans l’instant.
Volcanique, dit aussi sismique. L’océan nourricier devient piège mortel lorsque la terre tremble. La côte est falaises abruptes ou hautes digues de protection. Il est impossible d’admirer la plage depuis la route, emmurés que sont les flots. Des panneaux de route d’évacuation montrent le chemin vers des tourelles de béton; on ne prend pas une chambre sans avoir une explication conséquente du plan d’urgence; casques et lampe de poche sont présents dans tous les établissements. Le sujet est pris au sérieux, les précautions sont visibles. Qu’il est étrange de vivre dans cette atmosphère de Damoclès et d’entretenir ce rapport de méfiance aux éléments. Mal habitués que nous sommes, la menace nous semble éthérée – alors qu’à peine plus loin, à Taiwan, la nature se rappelle à notre bon souvenir.

Tokyo se rapproche. La conduite, de sportive, devient aggressive. Il n’y a plus de place pour notre petit Urs sur la route, fini de rire. Les courtois japonais montrent les crocs un volant entre les mains. C’est à y perdre la tête. On nous offre bonbons et eau pour notre périple, puis une voiture manque de nous renverser. Les camions se croisent en trombe sans nous prêter un regard, les voitures forcent au détriment de la sécurité. On agite notre drapeau, en vain. La tension remonte en flèche, usant les nerfs, jusqu’à ce que l’impact entre une voiture et notre para-cube nous envoie dans le bas côté. Arrêt. Injures copieuses. Conciliabule. Que faire? Manger d’abord, dormir ensuite histoire de se calmer les nerfs.
Nous épluchons les options. Le train nous est interdit – trop long – , les sociétés de transport aussi – trop long -, le taxi reste possible – mais très cher -, ne reste de viable que les coups de pédale. A peine trois jours et nous quittons la côte pour flâner autours du volcan. Soit. Nous raserons les murs et emprunterons les trottoirs. Ce sera plus lent et avec des secousses, mais plus sage. Dans nos tentatives de modification de plans, nous nous heurtons à des protocoles que nous n’avions plus côtoyés depuis longtemps. La société japonaise est une machine bien huilée qui s’organise sans improvisation. On prévoit, plusieurs jours à l’avance. Un camping nous refuse une réservation avec ce message « Les réservations pour le mois se font le 4 du mois précédent, par téléphone de 8h à 11h ». Avec notre quotidien fait de changements nous sommes, organisationnellement parlant, incompatibles.
Dans la brume, un nuage au lointain prend une forme conique particulière. On se rapproche, le nuage est neige chapeautant une montagne. Le Fuji! Célèbre volcan. Apparition éthérée que cette belle montagne solitaire s’avançant majestueusement. Lentement, on en fait le tour. On savoure ces dernières journées, ces lacs et points de vue parsemant son pied. La floraison touche à sa fin et les petits pétales blancs s’envolent dans la brise en un nuage de confettis saluant notre passage. Le temps est doux, agréable. On ne se presse pas, les jours passent langoureusement. Encore une petite montée. Urs s’arrête devant un hôtel. C’est la fin du voyage. Comme ça.

Un peu hébétés, on se regarde. On s’enlace – l’émotion nous saisit et, sans un mot, nous laissons couler une larme. Muets, la compréhension tacite nous évite la formulation laborieuse d’un feu d’artifices d’émotions. De la joie de cette aventure, une mélancolie certaine, beaucoup de fatigue et un amour mutuel profond renforcé par les souvenirs, les efforts et le partage.
Plus que trois jours et nous volerons pour Genève, via Pékin. Drôle de coïncidence. Pour se reposer et terminer en beauté, nous avons jeté notre dévolu sur un magnifique établissement perché à l’écart de la ville. Vue grandiose, ambiance japonaise traditionnelle. Les portes et les murs sont en papier, le sol couvert de tatamis de paille tressée, l’atmosphère sereine. Les futons se sortent et se rangent, le style est épuré. Une tasse de matcha dans une délicate porcelaine, une ambiance calme, feutrée. La lumière y est douce, propre au repos. On profite de ces derniers moments, ensemble, à l’autre bout du monde.

Corée du Sud - Le contre la montre

Epilogue
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2 commentaires
Quentin, Lucie et Arthur Derail
Vraiment merveilleux votre périple 🤩 Vous pouvez en être fiers et heureux. C’était génial de vous suivre, mais on se réjouit de vous retrouver prochainement dans nos bonnes vieilles alpes 😙
Bon retour et à bientôt.
Arthur, Lucie et Quentin
PS : mini précision sur les onsens, ils étaient tous mixtes depuis des siècles, avant que les anglais et américains y mettent fin entre la fin du 19eme siècle et de la 2nde guerre mondiale… De là à expliquer la baisse de natalité ?! 😅
Pauline & Vincent
Quel gentil mot de la merveilleuse famille Derail!
On se réjouit aussi beaucoup de vous revoir.