
Istanbul – le carrefour
Istanbul. Le nom glisse au bout de la langue, presque familier. Dès le départ, la ville était notre étape, destination connues de tous. « Istanbul », disions-nous aux curieux nous demandant notre itinéraire. Et à l’évocation de ce nom mythique, une lueur s’éveillait dans n’importe quel regard, quelle que soit la langue. Cité multimillénaire, étalage urbain gigantesque, carrefour des sens, des marchandises et des cultures.

Et nous y sommes. Au couvert ombragé d’une terrasse de cette métropole cosmopolite, nous patientons sans hâte que le café turc refroidisse et que le marc retombe dans la porcelaine peinte de délicates arabesques. Sans un mot, d’un regard, nos prunelles pétillent. Sept semaines, jour pour jour. Là où le premier avait crâneusement estimé six, la seconde avait sagement tempéré à huit. Encore un exemple criant qu’être à deux nous donne un équilibre meilleur. Et nous y sommes! Nous pouvons célébrer cette belle étape et ses 3300 kilomètres.
L’arrivée – comme le départ d’ailleurs… – ne s’est pourtant pas faite dans la douceur: 4 jours, 400 km et plus de 4000 m de dénivelé positif (oui, on frime un peu). Et quelle finale! Voitures, bus, scooters, piétons s’entremêlent dans une chorégraphie urbaine chaotique, magiquement sans heurts. Tous les danseurs se contorsionent, se frôlent, jouent à de dangereux jeux psychologiques. Je m’avance, toi aussi. On prend un air déterminé jusqu’à ce que l’autre cède. Le perdant, d’un coup de frein, offre une faille où le vainqueur s’engouffre. On se klaxonne, on s’observe, on collabore pour que le ballet du trafic ne s’arrête jamais. Nous nous engageons dans cette danse fermement, chacun à son poste. La vigie de poupe guette et indique, le matelot de proue évite les trous et conduit. « Après la grise, on passe! » Coup de guidon à gauche, léger crissement de pneus: la voiture suivante a offert le mètre qui manquait pour passer. Urs à la manœuvre. Il se faufile, joue de l’épaule avec les camions, rigole avec les scooters tout en se méfiant des taxis. Fatalement, on s’engage sur l’autoroute pour quelques kilomètres. Pas d’autre option. Après tout, c’est très pratique, l’autoroute: la bande d’arrêt d’urgence se prête bien au cyclisme et chacun a sa propre voie.

A peine arrivés, Istanbul nous happe dans une tempête de sens. Rien n’est vide, tout bouge, chaque parcelle est occupée. L’air marin, fraîche brise venant du large, s’embaume d’odeurs d’épices et d’encens dans les bazars, de feu de bois et de plats mijotés dans les ruelles, d’iode sur les quais. La cacophonie de la ville prend des airs de concert, avec les basses de la route et le solo d’ustensiles du vendeur ambulant de simit, ce pain rond au sésame, ou de maïs. L’environnement se ressent par tous les sens, jusque dans sa démarche, au son soyeux du cuir sur les pavés polis ou de la moelleuse moquette des mosquées. On s’y submerge en se laissant porter par cette croisée des chemins et des genres.

Tout converge à Istanbul, tout en repart. D’ailleurs. Repartir. Nous croisons nos regards. Notre café, à l’ombre de Sainte-Sophie, n’est pas bu que notre décision est prise. Bien sûr, nous continuons!
Les Turcs, de leur accueil, nous ont charmés. Il n’est pas passé un jour, parfois une heure, sans que l’on nous fasse signe – d’un petit mouvement circulaire de la main mimant la cuillère qui mélange – en s’exclamant « Çay ! Çay! » (thé, thé !). Malgré notre promesse, il a fallu se résoudre à décliner les invitations qui s’enchaînaient. En fin de l’une de nos matinées de route, nous approchant d’une terrasse, un homme nous fait signe de nous asseoir à ses côtés. Il nous commande deux thés et de l’eau bien fraîche. La discussion s’engage, hésitante, sur la base de nos quelques mots de turc appris à la hâte. Notre interlocuteur finira par appeler son frère qui vit en Allemagne pour assurer la traduction et faire partager ce moment exceptionnel où deux étrangers sont de passage dans leur village, le tout arrosé d’une nouvelle tournée de thés. Nous reprendrons la route heureux de ce moment de partage spontané, la bénédiction de tout le village nous accompagnant.

Une semaine de siestes et de grasses matinées et une diète composée d’au moins cinq copieux repas par jour auront comblés nos besoins de repos et de satiété. La mélopée entêtante de la route, lentement, nous appelle, mais la gangue de paresse et de confort dans laquelle nous nous vautrons nous retient. Encore un jour, encore une nuit, encore un après-midi de cafés et de baklavas… Et nous nous relançons!

Pour éviter la conduite en ville, nous tentons une fourberie: prendre deux ferrys pour traverser la mer de Marmara et se lancer directement dans notre traversée ouest-est de l’Anatolie. Hélas! Dès le premier port notre plan capote. Le capitaine nous décline l’embarquement, nous forçant à rouler 20 km jusqu’au centre-ville pour prendre le second bateau. Le prétexte? Urs trop long! Grossophobie!
Petite rature sans conséquence, la route du littoral s’avérant moins dantesque que notre entrée en ville. Nous aurons ainsi le privilège de voir une voiture nous suivre quelques kilomètres, s’arrêter, nous dépasser et s’arrêter en bord de route pour… Nous tendre deux bouteilles d’eau fraîche. Comme ça, sans un mot! L’accueil turc est un art cultivé par sa population.
Urs reprend sa route lentement, nous quittons définitivement l’Europe en nous enfonçons dans une Turquie qui semble heureuse de nous voir tracer notre route et nous pousse à l’embrasure de l’Asie.

Bulgarie - Terra Incognita

Turquie II - la route des thés
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