
Inde – Saveurs des Palais
Aloo gobi, missi roti, shahi paneer, tawa chana chatpata, la liste se déroule, imperturbable à nos achoppements dès les premiers termes. L’Inde se déguste autant qu’elle se parcourt et nous découvrons avec stupeur que nous sommes ignares dans le domaine. Des analphabètes gastronomiques, (re)découvrant le monde des papilles et des épices. On balbutie, commandant au hasard de la carte et des réprimandes des serveurs « non, le garlic naan c’est meilleur avec le butter chicken ». « Trois roti c’est trop. » « Vous prenez le thali et deux rotis. » On explore, on déguste. Les saveurs nous enveloppent et nous emmènent dans une symphonie des sens, nous portant à travers le pays comme des guides toujours surprenants, délicats, d’une fraîcheur incontestable et d’une renversante primeur de goûts.

Mais gare! La science de la table s’accorde dans des règles édifiées, on ne mélange pas les épices à kofta avec ceux à paneer. La cuisine et le pays sont codifiés, structurés, normés. On devine les origines ou la caste d’un simple regard, à l’habit ou au nom de famille; on s’interpelle par « Sir »; certaines femme ne montrent par leur visage aux hommes plus âgés. Les mœurs évoluent, mais certaines coutumes restent bien ancrées dans cette société galopante et bourdonnante.
La rue vit. Un, chauffeur de rickshaw s’enfile rapidement un Dal entre deux courses, les étales débordent sur la route et rejoignent les voitures garées qui viennent à leur rencontre. Les femmes vêtues de leur splendide sari aux vives couleurs louvoient entre les vaches et les tas d’ordures qui s’amoncèlent. Beau et sale, bruyant et odorant, le pays est un concentré de sollicitations et de stimulations. Le bruit et la foule sont omniprésents, on vit dans un bain humain vibrant. Sans jamais être trop oppressante, la présence des autres ne cesse jamais, le traffic dense devient une compagnie quotidienne. Reposés et calmes, l’agitation nous divertit plus qu’elle nous heurte. On admire. Et on réalise soudain. On a basculé.



Depuis des mois, nous roulons sur des routes commerciales ancestrales. Dès les premiers coups de pédales, nous suivions notre route vers l’est, nous éloignant sans cesse. Dans une répétition historique, nous croisons les vagues migratoires venues des steppes mongoles ou ouralaises au fil des siècles et forgeant les différents peuples européens. A Samarcande, nous avions atteint un centre de gravité, un noeud des peuples. Tous les chemins convergent vers la cité; d’Alexandre le Grand aux hordes mongoles, de Tamerlan à l’empire russe. Les influences viennent de toutes parts. Plaque tournante du commerce eurasien, bastion d’empires, la cité avait des airs de centre du monde et des civilisations. En dépassant l’Asie centrale, une indéfinissable impression d’avoir passé un col culturel s’installe, de changer de bassin versant historique et culturel. Les influences changent, les échanges avec l’Europe deviennent si tenus qu’ils en paraissent inexistants – hormis la peu flatteuse période coloniale, britannique en tête. Les racines, les mythes, les références ont changé. L’histoire parle d’Ulugh-Beg et de ses observatoires, de la Perse à l’ouest, des empereurs hindous et musulmans et de tant d’innombrables spécificités culturelles indiennes. Le pays est vaste, immense, pluriel. Les Indes, un continent à elles-mêmes. Un monde en soi, un monde propre, se suffisant à lui et ouvert sur les autres.
Misère. Le monde est beau, dans son ensemble. Mais il n’est pas juste et souvent dur. La misère est ubiquiste, en Inde peut-être encore plus qu’ailleurs. Mendicité, corps mutilés ou faméliques, il est impossible de rester totalement impassibles devant ses êtres qui errent dans les monticules de déchets, sur les berges ou dans les villes. Le savoir et le vivre sont souvent deux expériences bien différentes.
Notre guide du jour sautille sur place, frémissant d’impatience. Il me pousse en avant. « Go, go, ne sois pas timide. Va prendre une photo. » A 100 mètre, le 41ème Maharaja de Jaipur – comprenez un jeune homme de 22 ans adopté par son grand-père faute de descendant masculin direct – attend sa mère pour participer à une cérémonie officielle. « Va plus près, plus près. Nice picture. » Bon public, je décroche le portrait à l’anonyme devant la voiture – plus pour faire plaisir à notre guide surexcité par l’apparition que par réelle volonté. Bon, tout de même. Un maharaja quoi! De blanc vêtu et les cheveux gominés en arrière, une incarnation moderne de l’Inde historique et fabuleuse. Tradition et modernité, dans un fracassant mélange bollywoodien bigarré.





L’empreinte des empires successifs se retrouve jour après jour, citadelle après palais. De grès rouge ou de marbre blanc, chaque roi a érigé à sa propre grandeur un château plus grand que son prédécesseur. Les arches ciselées s’érigent, les architectures en imposent, les pièces et les chambres rivalisent d’artifices pour se démarquer. Peintes d’or et d’argent, incrustées de miroir, arabesques florales de marbre blanc. Chaque extravagance souligne la puissante influence des reines sur leur souverain. Une concubine? Ok. Mais alors tu me fais un palace. Et à ma mort, tu construits un mémorial si grand, si beau et si délicatement décoré qu’il sera nommé l’une des sept merveilles du monde. Le Taj Mahal.

Foule il y a, oui. Le monument, trônant fièrement dans un parc orné de portes gigantesques et de mosquées qui suffiraient à elles seules à justifier l’attroupement, en impose. Les jardins sont si étendus que les visiteurs peuvent flâner sans s’empêtrer dans la foule et contempler à loisir l’édifice. Las, les supports visuels ne rendent pas justice à l’amoncellement de graciles incrustations de pierres précieuses dans la pierre blanche. Majestueux et fin. Distingué et impressionnant. Une démesure d’artisanat sur une surface si vaste qu’il est vain d’essayer d’appréhender la totalité. Un petit frisson nous prend sur le balcon aux dalles polies par le passage des années, en promenant nos doigts sur les ciselures champêtres. Une ode à l’amour, une fantasque preuve de richesse et de pouvoir, un monument qui traverse les générations et qui offre à la population une expertise dans un artisanat mondialement reconnu. Et une confirmation que, quelle que soit la société, ce sont les femmes qui tiennent la baraque.

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