Anatolie & Caucase

Géorgie – La légende

Il était une fois un petit pays perché dans le Caucase, dont les torrents bondissants se glissaient jusqu’aux rives de la mer Noire. Un écrin de nature, de vignes, de pics enneigés et de plages de galets ronds et polis par la houle. D’une richesse culturelle pluri-millénaire, dotée d’une langue et d’un alphabet propres, ballottée par les grandes puissances avoisinantes, la Géorgie est une douce destination de villégiature à découvrir à pied et en bus.

Enfin, à ce qu’il paraît.

En dépit de l’agenda établi – visites de vignobles et dégustations, randonnée de plusieurs jours dans les montagnes et tour culturel à la capitale – tout ce que nous verrons du pays se résumera à la cité balnéaire et moderne de Batumi, ainsi qu’à une bouteille de vin rouge doux (excellente au demeurant) achetée au supermarché et partagée dans notre chambre d’hôtes.

ბათუმი – Batumi la verticale, de nuit. Une plage qui n’a rien à envier aux stations balnéaires huppées de la Méditerranée. Toutes les chaînes hôtelières internationales rivalisant d’excentricités architecturales. Des petits cafés à chaque coin de rue, de jolies ruelles piétonnes, un air de petite Europe dans le Caucase.

La frontière traversée et à peine remis de nos émotions, la quête d’une roue de rechange commence. La jante fissurée nous a fait la grâce de tenir le coup sur plusieurs centaines de kilomètres, mais la chance a ses limites. Et nous savons que plus nous nous enfoncerons à l’est, plus les pièces de rechanges se feront rares. C’est le dernier moment pour trouver une solution et le temps presse: l’automne se rapproche à grands pas. Au loin, les hauts cols du Pamir recevront bientôt leur premiers flocons de neige, alors que les plaines désertiques qui y mènent se délaissent tranquillement de leur fournaise estivale. L’étroit créneau météo est ouvert, ne reste que deux détails techniques.

Le premier est de franchir la mer Caspienne, obstacle géographique de taille. Nous envisageons de la contourner par le nord, à travers la Russie, mais les contre-indications et les instabilités politiques actuelles nous en dissuadent. Par le sud et l’Iran, les conditions sécuritaires qui se sont dégradées récemment nous font repousser cette option. Ne reste que l’option de traverser l’Azerbaïdjan mais ce dernier a fermé ses frontières terrestres, nous refusant un accès direct aux côtes pour prendre un ferry. Il ne reste que la voie des airs: nous volerons depuis Batumi jusqu’à Aktau, sur les rives occidentales du Kazakhstan. Le détail du trajet sous contrôle, ne reste plus qu’à trouver cette maudite jante!

Nous appelons toutes les boutiques de vélo de Batoumi. Puis celles de Tbilissi. Puis finalement nous écrémons une à une toutes celles du pays! Toutes! On envisage l’envoi par courrier postal en Géorgie. Ou au Kazakhstan. Par la Poste, par DHL, en express par fret aérien. Trop long, trop cher, pas disponible. Aux confins de deux continents, les réalités ne sont pas les mêmes. Les chaînes d’approvisionnement ont leurs rouages, les produits et matériaux disponibles diffèrent, de même que les délais. Avec notre Urs et ses petites singularités, la tâche qui n’était pas aisée en devient impossible. Nous retournons le problème dans tous les sens, échafaudant d’échevelés plans tous plus improbables les uns que les autres sous les réponses négatives qui pleuvent. Soit nous attendons sur place l’envoi incertain de pièces de rechange en prenant un dangereux retard sur la saison, soit nous agissons. Radicalement. A 14h, le vol est réservé. A 21h, l’avion décolle. Direction Genève avec une escale de 17h à Istanbul. Un aller-retour en Suisse en urgence tirant un trait sur nos vacances rêvées en Géorgie, mais offrant l’assurance d’une réparation de qualité.

Pour la blague. Après avoir récupéré la roue, nous rentrons tranquillement monter le pneu et la chambre à air. Elle a l’air bien grande cette nouvelle roue… Mauvaise taille! La roue réceptionnée est de la mauvaise taille! La faute au fournisseur qui a glissé une commande erronée dans le camion. Bénie soit Pauline qui avait proposé de prendre de la marge pour le retour (plutôt que de rentrer le lendemain de notre arrivée) et bénis soyons nous que d’avoir pris la roue cassée pour s’assurer de la compatibilité. Comment aurions-nous réagi de retour à Batumi après cet aller-retour en remarquant l’erreur? Ou attendu trois semaines pour recevoir une mauvaise pièce par la Poste?

L’onéreuse parenthèse croûte au fromage effectuée, nous revoilà à l’aéroport de Batumi, un Urs réparé et emballé dans un immense carton sous le bras. Enfin, nous repartons. Faisant la queue l’air de rien au guichet, les commentaires et les yeux écarquillés des autres passagers sont autant de remarques éloquentes sur leurs arrière-pensées quant à notre dégaine un peu négligée. A décharge, l’aspect un peu bâclé du patchwork de cartons pour emballer Bob et Urs ne plaident pas en notre faveur. Entre les méandres administratifs pour réserver un bagage de plus de 2 mètres et le marathon des poubelles pour trouver suffisamment de cartons, on se demande s’il n’aurait pas été moins harassant de traverser la mer en pédalo?

Pressés de reléguer ces mésaventures à l’état de souvenirs anecdotiques, nous ne pouvons nous empêcher de frémir d’appréhension et d’excitation. Reposés, impatients, la poussière de la route nous appelle et les sirènes de l’aventure chantent à nos oreilles.

A la question souvent entendue « mais combien de poids vous avez? », nous pouvons enfin donner réponse: beaucoup trop! Après approvisionnement, les gourdes remplies et en comptant Bob et Urs, près de 90 kg! Heureusement qu’on y a Batumi…

Chère Géorgie, rendez-vous est pris avec tes verts pâturages et tes douces vallées. A moins qu’une aventure plus hivernale ne se profile. Dans nos grandes discussions avec le gérant d’un des nombreux magasins de vélo, nous avons appris que la poudreuse y est presque aussi belle qu’au Japon grâce à la proximité de la mer Noire. Même qu’un guide suisse y aurait installé son camp de base, preuve qu’au moins une personne y a trouvé les montagnes à son goût. Affaire à suivre.

Un commentaire

  • Rosette Terrettaz

    Magnifique post pour relater cette folle aventure qu’on a adoré lire en sirotant notre café ce matin en attendant que le soleil sèche notre tente détrempée 😅 On espère que les jantes tiendront le coup jusqu’au bout du voyage et on vous envoie plein de bisous depuis les lacs de la Maurienne 💙

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