
Corée du Sud – Le contre la montre
Prêts? Partez! Urs engage sa roue avec entrain sur l’asphalte, Bob suit dans son mutisme habituel. C’est parti pour 720 kilomètres en huit jours. Un défi imposé par un pépin de planification. Les ferrys pour le Japon sont complets – la faute à la fin des vacances. Une seule date nous était disponible, et encore nous devrons prendre chacun un bateau différent. La réservation confirmée, nous nous élançons sur la route cyclable traversant intégralement le pays du nord au sud. Un plaisir anticipé que de se laisser rouler sans se soucier de l’itinéraire et de la circulation. Joueurs, nous nous autorisons même deux jours de visite de la capitale avant de partir en trombe.
Séoul, la travailleuse. Béton, verre et acier érigés dans les airs. Un ordre droit, angulaire, un monde anthropique dirigé dans une architecture stricte. Propre, net. Les allées sont larges, les trottoirs exempts de tout obstacle, la végétation y est autorisée en une arborisation contrôlée. Qu’il est agréable de pouvoir à nouveau marcher en flânant, le nez en l’air, sans risquer de s’encoubler sur un objet incongru, de tomber dans une bouche d’égout ou de se faire renverser par un scooter.


Après la cacophonie de ces derniers mois, retrouver l’organisation est aussi agréable que troublant. La circulation est régulée, on traverse aux feux, les queues pour prendre le bus se forment de manière protocolée. La règle implicite consistant à se placer dans la file d’attente, précisément à 50 cm du passager précédent. S’étirent ainsi de longs serpentins sur les larges trottoirs. L’étiquette permet à chacun de réduire sa vigilance propre, tout en augmentant l’attention à porter à autrui. Un déplacement de la responsabilité individuelle à une conscience plus collective à la participation à une société d’ensemble. L’effort réside dans la prévenance de ne pas empiéter sur autrui. D’ailleurs, cette obligeance est poussée à l’extrême dans les transports publics – on ne mange, ni ne boit. Les discussions y sont tolérées, sous la contrainte du chuchotement proche de l’audible. Les frottements des manteaux sont la limite des décibels autorisés. Un rire sous cape nous vaut d’ailleurs le regard désapprobateur d’une vieille dame qui ira s’asseoir trois rangées de sièges plus loin en nous laissant un peu honteux de notre écorchure à l’ordre public.
L’agitation frénétique des pendulaires se déroule dans le silence. Dans les rames des métros, les passages aux regards fixes restent rivés sur leur téléphones, les écouteurs dans les oreilles. Des airs de « silent party », chacun dans son monde. L’individualisme et la solitude ambiante nous frappent. Les tables des restaurants sont agencés pour cette clientèle: une table, une chaise face au mur. Chaque silhouette emmitouflée dans ses épaisses couches de plumes semble participer individuellement à cette fourmilière géante.
Le détail « hype ». Les coréens s’habillent avec classe, mais décontraction. Comble de l’élégance, ce sont les Crocs version compensées complétant le costume-cravatte ou l’élégante robe. Les chaussons sont partout, se décomposent en variantes de « nude » pilou-pilou à l’extrême bariolé.
Au milieu de cette immense et laborieuse cité trônent d’anciens palais. Symboles de l’identité coréenne propre, forte de siècles de culture et d’histoire; ni chinoise, ni japonaise. Rattachée au continent et pourtant presque insulaire en raison de ses différends diplomatiques avec le nord, la Corée n’appartient qu’à elle-même. L’architecture impose son style, la gastronomie se différencie facilement et l’alphabet est à part. De nos yeux d’étrangers, nous devenons définitivement illettrés. Les symboles dessinés sur le papier ou les murs sont autant de graphismes incompréhensibles et les menus sans photo des véritables loteries. La technologie nous vient en aide, souvent. Le reste du temps, le hasard et les quiproquos prennent le dessus. Une erreur de commande et voilà qu’un plat au restaurant s’avère être une montagne gargantuesque de nourriture riche et lourde pour 4 personnes – on tente pourtant de se repérer au prix approximatif qu’un plat consistant sans excès devrait coûter. Les instructions de métro nous désorientent et on en vient, comme des enfants jouant au Memory, à comparer les idéogrammes entre le plan et le nom de la station de métro.


Il est l’heure de rouler, le contre la montre est lancé. La bande cyclable longe les fleuves, les kilomètres déroulent alors que l’on s’extirpe à pleine vitesse de la mégalopole. Le vent du nord, de sa caresse polaire, nous porte. L’hiver se retire à peine, la nature dort encore. Les arbres frissonnent et gardent à l’abri leurs précieux bourgeons. Le gel recouvre la tente au réveil, nos doudounes nous manquent.

Des collines boisées, entourées de rizières en terrasse que les canaux remplissent d’une eau encore brune. Le réseau des routes suit les creux, nous laissant un profil plat, aisé à rouler. Quelques cyclistes à l’équipement haut de gamme nous croisent, bien plus rapides que notre gros attelage. Amusés, on nous offre des bonbons ou des petits gâteaux – même un café et une pomme à mi-chemin d’un petit col – pour nous souhaiter la bonne route. Les contacts sont cordiaux, mais timides.

Au détour d’un bras de rivière, surgissent soudain d’immenses et vilains blocs de béton. Une ville industrielle en pleine campagne, bordée d’un quartier d’hôtels business et d’une rue de restaurants. Le reste, d’énormes usines et espaces manufacturiers. Barrière barbelée, double portillons, caméras de surveillance. Une sécurité farouche encadre les gigantesques immeubles arborant fièrement des logos bien connus du monde technologique – Samsung, LG. C’est ici que sont pensés et produits les petits bijoux de technologies qui trônent dans nos appartements ou nos poches de jeans. Depuis la guerre avec son âme sœur du nord, la Corée du Sud s’est redressée au pas de course. Ça travaille. Et ça travaille fort. Les jeunes se lancent à l’assaut de leur carrière avec une énergie sans cesse renouvelée. L’économie est florissante, galopante, la croissance bondissante. Année après année, le pays se renforce et tutoie les grands de ce monde. Mais le moral et les perspectives ressenties ne sont pas au beau fixe. Natalité basse à l’extrême, taux de suicides parmi les plus élevés au monde, rêves d’expatriation et sentiment morose de la jeunesse. Alors que ces grands groupes acoquinés avec l’état à grand renfort de dettes et de corruption se taillent d’opulentes parts de marché, les dérives sociales laissent songeur sur cette volonté qu’a l’humanité à s’enfuir en avant dans les besoins de richesse.
Mais lorsqu’on se relève et vit officiellement en guerre avec son voisin, le sentiment social et nationaliste est fort. Le pays avant tout! Notre route croise d’étranges traces sur les berges. De rives idylliques pour planter notre tente, deviennent un terrain inhospitalier de préparation à la guerre. Un colonne de blindés, survolés par de vindicatifs et lourds hélicoptères, avancent lentement dans de terribles cliquetis. Deux soldats, les fusils dirigés sur la bande cyclable, font le guet. Passer devant ces bouches de mort béantes n’est pas des plus rassurant. Les jeunes vigies, à moitié endormies, ne semblent pas faire cas et nous laissent aller sans même un regard. Même si le conflit n’est plus armé depuis des années, la tension latente demeure; les préparatifs sont constants.



En s’éloignant de Séoul, l’arrière-pays change de visage. Les bâtiments se font moins clinquants, certains sont à l’abandon; la vie est moins trépidante, le rythme n’a plus rien d’effervescent. Ne restent que les retraités profitant de l’espace pour s’adonner au sport et à leurs loisirs. Fitness en extérieur, golf et jardinage dans l’espace public. Les villages se vident au détriment des greens où des véritables foules de, excusons le terme, petits vieux se pressent. Qu’il vente ou qu’il pleuve, que le soleil frappe ou que la brume nimbe les environs, les cannes – de golf – s’agitent dans les airs. Urs, intrigué par ce spectacle inattendu, s’amuse de cet engouement certain et salue la mobilité de cette tranche d’âge. Dès potron-minet, c’est l’heure de la gym. On s’affaire sur les nombreuses machines sportives, puis on enchaîne avec une petite randonnée ou le désherbage méthodique de la chaussée et des allées.
Un bourgeon ouvert, de l’herbe fraiche, une fleur. La nature s’ouvre, l’air devient moins piquant alors que nous filons vers le sud. Les températures nocturnes s’adoucissent, quelques averses bien copieuses nous cueillent sur la digue. On se réfugie par moment dans des hôtels: bon marché et au service de qualité. Une somme de petits détails qui font de l’accueil un art: échantillons de produits pour le corps, peignoirs, café, eau minérale à discrétion. Et du luxe. Baignoire double, lit immense et toilettes chauffantes avec mode « privé » (comprendre: musique d’ambiance permettant de masquer d’éventuelles nuisances sonores) et diverses options de nettoyage. Ici aussi, la technologie est au rendez-vous. Alterner entre plaisir simple de la tente et confort offre un rythme soutenant notre rapide avancée.
Manger, le second besoin après le sommeil. En vain, nous cherchons des légumes sur les étales des petites épiceries. La nourriture préparée est reine. Nouilles lyophilisées – on connaît, non merci -, mais fort heureusement boules de riz fourrées ou plat de riz et viande en sauce. Un peu de kimchi – du chou lacto-fermenté. Notre ordinaire s’est amélioré notablement depuis les pâtes laotiennes, mais il reste rare de tomber sur des fruits ou des légumes frais. Une alimentation bien pauvre pour la récupération physique. Couplé au froid et aux distances qui s’enchaînent, une fatigue certaine s’installe. Les yeux alternant entre le calendrier et le compteur, on se rassure. On y sera, et à temps.

D’ailleurs, Busan, 80 km à peine. A lire la distance qu’il nous reste, on rigole presque. Une bonne matinée de pédalage. Comme les notions changent, avec le temps. A notre départ, une sortie de deux heures nous faisait frémir. Maintenant, passer la moitié de la journée sur la selle est notre quotidien. Se lever, déguster lentement son café, puis se lancer dans une nouvelle journée faite d’inconnu à grand renfort de tours de roue. Les heures, les jours, les mois passent et défilent. On vient de partir, nous sommes à l’autre bout du monde.
Une arche d’honneur nous attend à l’entrée de la ville. De part et d’autre de la bande cyclable, des cerisiers émergeant de l’hiver déploient leur ramage. Ecorce sombre, fleurs pastels, magique spectacle. Le soleil perce à travers les petites fleurs blanches. Une peinture en contrastes, par petites touches florales sur un canevas délicat en fines branches. Nos regards sont captivés, l’allure ralentit, nous nous perdons dans ces lacis que la nature offre en spectacle éphémère.

Encore un pont, dernière cabine pour tamponner notre passeport. Fier comme un paon, Urs se part de sa médaille. Il est temps de filer au port. Arrivés à 14 h, départ à 20 h. Petite remarque suffisante: une marge trop large, on aurait pu faire la grasse matinée. Pauline, qui me rejoindra le lendemain avec le bateau express, gagne son hôtel alors que le trio esseulé pousse les derniers mètres jusqu’au port pour le ferry de nuit. La seule solution, un peu alambiquée, qu’il nous restait avec les places disponibles en ligne.
Mais en embarquant, les couchettes me semblent bien vides. A la vérité, la compagnie japonaise ne met pas en vente toutes les places sur Internet et garde des réserves « au cas-où ». Fallait-il le savoir! J’arrive à l’aube au pays du soleil levant. Encore quelques heures et nous serons déjà réunis pour nous lancer dans le dernier tronçon de notre périple.

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Un commentaire
Catherine Charles
Toujours un bonheur de vous suivre dans vos aventures 😊
À très bientôt !
Bisous