Asie

Cambodge – Encore un Wat

Il y a de cela des siècles et des siècles, régnaient sur l’ensemble de la péninsule indochinoise d’hindous rois bâtisseurs. L’empire Khmer. Les générations successives de souverains firent ériger de fastueuses cités, creusèrent des canaux et de complexes systèmes d’irrigation, bâtirent des hôpitaux et de vastes temples à la gloire de leurs dieux. Prévoyants, les récoltes abondèrent. Guerriers, ils s’imposèrent. Les lotus fleurissaient dans la région, l’empereur se prévalait en divinité, le royaume rayonnait. Mais chicaneurs, ils se querellaient et, hélas!, la roue tourna. Les dynasties déclinèrent et les voisins Siams d’Ayutthaya, dans l’ascendance, chassèrent les Khmers et asservirent le peuple. Le royaume tomba dans l’oubli, l’histoire devint aveugle et les générations amnésiques. Les siècles se succédèrent et l’on oublia pour de bon cette grande époque. Les écrits disparurent et les habitants perdirent leurs racines. N’en demeurèrent que quelques vieilles ruines bordées d’étangs. Angkor Vat. Il fallut des fouilles récentes pour qu’émerge à nouveau le passé et que le peuple se revendique de cette période glorieuse.

Étalées sur des dizaines de kilomètres, les anciennes cités sont la raison de notre détour de 600 km vers l’est. Le prisme du voyage prend une dimension toute autre lorsque chaque mètre se gagne dans l’effort. Les journées sont souvent longues, intenses, et pourtant très belles alors même que les alentours ne sauraient être qualifiés de touristiques. Un paysage anonyme, une situation touchante, un souvenir sans nom. Et le faste solennel de ces ruines mangées par la jungle. Petit sourire. Et dire que nous avions hésité, par flemme, de nous y rendre! Des temples labyrinthiques, troués par des puits de lumières, des hauts reliefs gravés à la main, des arbres aux racines centenaires s’entrelaçant sur les pierres taillées. L’appel de l’aventure s’empare du visiteur dans ces allées emmurées par la végétation et les lianes tandis qu’un singe court de colonne en colonne ou qu’une statue se cache habilement dans les broussailles.

Alors que nous prenons un selfie devant les majestueux temples, nous songeons à tous ces instants imprégnant notre lente progression. Les routes droites, les plaines monotones. Vivantes à force d’y fixer le regard. L’inanimé se meut, les contacts impromptus se multiplient. Infimes au sein des contrées, nous prenons le poul des sociétés. Nous nous fondons, nous vivons avec l’Autre. Souvent choyés, accueillis comme des hôtes de marque, privilégiés par notre statut incongru et notre itinéraire en dehors des foules. Des semaines de route pour traverser les espaces et relier les lieux qui se rejoignent, en circuit, à la semaine. Parfois l’on se demande, à quoi bon? Et là, touristes anonymes dans les joyaux d’Angkor, on réalise la complémentarité du trajet et des étapes. De ces incontournables perles touristiques ou de ces centaines d’heures à pédaler, quels seront les moments qui nous resteront, qui nous imprégnerons? Un regard échangé avec ce chauffeur de motocyclette chargée de la récolte ou le soleil se levant dans la brume du petit matin, découpant magnifiquement en ombres chinoises les arbres centenaires ou les constructions millénaires? Probablement les deux.

« Wipe your tears, continue your journey » [« sèche tes larmes et avance »]

Kem Ley

Le slogan fleurit de part et d’autre de la route, il est à l’instar du pays. Affreusement tourmenté dans son histoire récente par les successives guerres intestines, l’avènement des Khmers rouges et les atroces bombardements des puissances occidentales, le Cambodge panse ses blessures et se relève douloureusement. A la sortie du protectorat français, au milieu du siècle passé, le pays se lance dans l’indépendance avec une monarchie constitutionnelle. Évitant de prendre trop vite parti dans la guerre du Vietnam voisin, le pays sombre dans les belligérances internes dans les années 70. Les hostilités déclenchées par les Khmers rouges les amèneront au pouvoir malgré les bombardements intensifs américains luttant contre le communisme. Le régime des Khmers rouges, revendiqué socialiste-ultranationaliste et prônant un retour à la ruralité, fut d’une rare violence et affreusement meurtrier. Déplacements forcés, villes vidées, intellectuels pourchassés, exécutions sommaires. Il fallut l’intervention extérieure du Vietnam – par ailleurs décriée par les puissances occidentales – pour que cessent les massacres. Les heurts continuèrent néanmoins, entre pouvoir imposé par le voisin vietnamien et groupuscules plus ou moins soutenus par les anti-communistes outre-Atlantique. C’est seulement dans les années 90 que le pays retrouvera un semblant de calme et pourra se tourner vers son avenir. Mais les bombes déversées dans les jungles par les avions américains et les mines placées durant les décennies de guerres civiles parsèment encore la nature. Quelques champs abordent fièrement l’étiquette « mine free », mais même après plus de 30 ans de déminage les accidents sont encore trop fréquents. Et les stigmates corporels bien trop visibles.

Mais vaille que vaille, le Cambodge avance. L’alphabétisation a bondi, les intellectuels sont à nouveau les bienvenus, beaucoup parlent au moins une seconde langue. Portées par le tourisme ou le textile, certaines régions sortent de leur torpeur et on mange à sa faim. Comme souvent là où les moyens et le matériel sont finis, on ne manque pas de sens pratique. Le savoir-faire mécanique et la débrouillardise compense aisément les gadgets ou les technologies de pointe. Et parfois, pour notre plus grand plaisir, dans un résultat farfelu. Prenez un moteur deux temps avec une longue courroie de transmission extérieure. Fixez-le sur une longue planche montée sur quatre roues. Rajoutez une benne à l’arrière et vous avez un camion ultra maniable, tout-terrain et versatile dans un attelage élancé et bon marché. Il suffit de détacher la courroie de transmission des roues et vous pouvez actionner n’importe quel mouvement. Une pompe d’irrigation, un moulin pour la farine ou le marteau d’un forgeron.

Les routes légèrement cabossées se remplissent dès l’aube de ces curieux engins, quelques voitures et une foule de deux roues. A quatre ou à cinq sur un scooter – le véhicule devient lieu de vie. On y coiffe la conductrice, on révise les devoirs, on prend le café en discutant avec son voisin dans de joyeuses pétarades. Le conducteur est rarement devant, il est bien plus facile de coincer un ou deux gamins à ses pieds. Ensuite on rajoute le passager adulte et en option un chien, une cargaison d’oeufs, un autre passager ou un sac de 50 kg de riz. Des usagers du bitume accueillants, souriants, respectueux.

Urs se la joue diva, avec ses rayons intacts et ses jantes renforcées.

Dans l’humide chaleur qui ne fait qu’augmenter, nous roulons vers le nord pour repasser quelques jours en Thaïlande et mettre le cap vers les montagnes du Laos à la frontière de la Chine. Le climat est écrasant et c’est en fin d’un long après-midi que nous apercevons la dernière montée avant le royaume de Siam. Quelques centaines de mètres à peine. Une belle claque. La route y est si raide que l’on doit se mettre en danseuse – équilibre précaire -, tandis que la chaleur nous impose des arrêts réguliers pour éviter les malaises. Les différents changements de pièces nous ont valu une mécanique bien huilée, mais des bras de levier allant en rapetissant. Tentant de faire la sourde oreille aux récits de cyclistes décrivant les sentiers du Laos comme les plus raides du monde, on se glisse avec plaisir encore une semaine dans la facile Thaïlande.

C’est dans un faux plat montant, poursuivis par un chien, que nous approchons le cap tout à fait arbitraire des 10’000 km. Le compteur bas de gamme rajouté juste avant le départ s’affole et bloque. Le seuil est atteint! Avec un mélange d’amusement et de dépit, nous observons les 9’999,9 km clignotant sur le petit écran, avant de nous résoudre à le réinitialiser. C’est reparti à 0!

Bonus: des temples et un petit bug

Un commentaire

  • Pierrick

    Comment il est beau Urs avec sa belle jante « all black edition » 🤩

    Superbe article, en plus de me rappeler un ancien voyage parmi ces temples, j’ai appris plein de choses 😊 un joli détour qui en valait la peine !

    Bonne route les amis 🚲👩🏼‍🤝‍👨🏻(emoji tandem est à créer)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *