Asie

Thaïlande – Noël sous les cocotiers

« What do you need? A new brain? » [Qu’est-ce qu’il vous faut? Un nouveau cerveau?]

Vincent, au douanier à Delhi.

Petit moment de flottement. Le douanier me regarde, bousculé par ma tirade énoncée en crescendo véhément. Plus personne ne parle. Petit signe vindicatif des épaules et de la main. On se bouge! Soudain, l’équipe de sécurité s’active. Urs, dans son immense boîte, est jeté sur une pyramide de bacs en plastique. Le garde martèle frénétiquement le bouton avant-arrière-avant-arrière et Urs s’enfile pour la 5ème fois dans le scanner de l’aéroport. Deux autres fonctionnaires scrutent avec attention un petit écran hors de la portée de mon regard. Ils désignent, gesticulent quelques secondes.

« OK. Cleared ». [C’est bon]

Le silence en devient presque pesant, amplifié par le brouhaha ambiant du hall de départ. Un autre douanier s’empare de la boîte, la charge sur un chariot et disparaît dans un ascenseur. Je salue d’un signe de la tête et, sans plus de cérémonie, vais rejoindre Pauline qui m’attend non loin avec l’immense amas de sacoches constituant nos bagages. Après près d’une heure de tractations avec les cerbères et leur scanner récalcitrant, une sortie de gonds et une copieuse bardée d’insultes à des fonctionnaires obtus, la douane indienne nous laisse passer – non sans mesquinement nous confisquer notre ruban à mesurer et un rouleau de scotch [dangerous items, sic]. Peut-être avaient-ils peur qu’on leur scotch la bouche?

Décollage. Atterrissage. Changement de décor. Remontage d’un Urs piaffant d’impatience, après près de deux mois enfermé dans son carton.

Bonus: Comment emballer son vélo pour prendre l’avion.

La fournaise nous attend, on s’y engouffre. Ou dans le plus approprié auto-cuiseur vapeur. Le soleil frappe et l’air, gorgé d’humidité, n’a besoin que de quelques minutes pour nous transformer en deux touristes rouge pivoine, dégoulinants, les habits trempés. Un premier contact bien chaleureux, rehaussé par les sourires charmeurs des motocyclistes finissant de nous faire fondre. Les saluts amicaux débordent des portières ouvertes et des devantures des échoppes, les passants se montrent ouverts, curieux; on roule avec plaisir dans ce pays qui nous accueille amicalement.

Faut Pad Thaï à droite hein! Ici on roule à gauche…

Le sud de la Thaïlande possède un réseau de routes secondaires au bitume irréprochable et au traffic sporadique. Un vrai plaisir. La jungle et les plantations arboricoles défilent. Bananiers lourdement chargés, cocotiers à la tige élancée, hévéas à la sève sirupeuse dont on tirera le fameux latex. Tant de luxuriance de la flore dont nous lorgnons l’écheveau alambiqué avec candeur. On découvre encore, à nouveau. Il ne pousse pas une plante que nous reconnaissons, pas une ramification ou une feuille connue, l’air embaume de fragrances inconnues.

L’exotisme de la végétation se transmet dans les fumets, se dégageant des petits stands en bord de route. Un side-car bricolé avec une remorque et un scooter, coiffé d’un parasol. On y rajoute une glacière, un barbecue: la roulotte thaï. Une ribambelle de délicieuses saveurs mobiles, fleurissant à l’approche du dîner. D’appétissantes sirènes auxquelles nous répondons à pleines dents. Entre cafés glacés et coco sticky rice, nos pauses en-cas s’allongent allègrement.

Un point de vue imBahtable. [Le baht, monnaie locale, ndla]

Noël approchant, des sapins en plastique rose bonbon font leur apparition. Le personnel des magasins se coiffe de serre-tête aux bois de rennes, les serveurs se déguisent en lutins du père noël, des guirlandes lumineuses strient les palmiers. Après une remise en jambes un peu trop costaude pour la chaleur des tropiques et notre manque d’entraînement, on s’octroie une semaine de pause. Piscine. Grasse matinée. Curry. Piscine. Et on recommence. Fatigués des mois de voyage, le temps nous dégouline entre les doigts, aidé par les joyeuses discussions et les soirées partagées avec un couple de français en voyage au long cours, en repos eux aussi. Le courant passe: on bavarde des heures, on esquisse des pensées – toujours au bord de la piscine. Deux couples de trentenaires à l’aube d’une nouvelle phase de vie. Déjà indépendants, pas tout à fait adultes, des destinées qui se cherchent et l’occasion d’échanger sur le futur, les envies et les craintes, donnant aux conversations parfois légères des parenthèses bien plus profondes. On trinque à la tradition de Noël au bord de la plage, les fêtes passent et nos corps s’habituent doucement à la moiteur ambiante. Il est temps de s’y remettre!

Cette année, Noël se célèbre en maillot de bain. Heureusement que les filtres de l’appareil photo ont l’option « neige » pour ajouter un peu de crédibilité à ce décor.

Comme à l’accoutumée, s’arracher au confort demande toujours un sursaut de motivation. On enfourche le vélo sans trop y croire, Bob semble nous tirer en arrière – comme pour nous proposer de retourner au lit pour une dernière extension d’une nuit. Mais les pédales tournent et, quelques centaines de mètres plus loin, l’excitation reprend le dessus. Des frémissements de bonheur nous remontent dans les bras, la nuque, le sommet du crâne. On est repartis. Le vent nous accompagne et les paysages se dévoilent, les jambes retrouvent leur rythme et l’on piaille alors que l’on embrasse les kilomètres. Le voyage continue, notre caravane avance, la vie se déroule.

A peine plus loin, un café glacé à la main, une dame thaï nous aborde. Oui, le long vélo est à nous. Nous faire offrir le gîte et le couvert dans sa résidence secondaire au milieu de la jungle? Ça ne se refuse pas. On vous suit! Une dizaine de kilomètres plus loin, on retrouve la voiture de notre future hôte. Elle bifurque et s’enfonce entre une plantation de cocotiers et une palmeraie où gogent d’immenses buffles dans leur bain de boue. La route se resserre, devient piste. Lada parque sa voiture et on continue dans la végétation qui s’épaissit, pied à terre. Le chemin contourne une petite colline, remonte un ruisseau et débouche au fond d’un petit vallon. Deux constructions chaotiques, sortes de petites plateformes dotées d’un toit sur pilotis, une immense bassine pour la douche où coule l’eau d’un petit ruisseau, un âtre déjà allumé. On est arrivés. La nature lutte avec vivacité pour recouvrir ses droits et envahit avec fougue la moindre parcelle désherbée, il y a un mois à peine. Les animaux de la jungle, loin des regards, s’amusent à se répondre de leurs cris dans un charivari apaisant.

Elle n’est pas venimeuse. Il paraît.

Après le repas, la cérémonie. Devant des bougies et de l’encens, on rend hommage à Bouddha, puis aux esprits des tigres habitant la jungle. Méditation, puis lecture de sages paroles – en thaï et en birman. Les croyances bouddhistes se teintent d’animisme, les rites s’approprient et chacun est libre de prier ou de prêcher à sa manière. Une minorité birmane conséquente a immigré en Thaïlande, amenant son lot de culture et de traditions – il est d’ailleurs fréquent de croiser des visages peints d’une poudre jaune claire, le thanaka. La soirée se poursuit et on discute, on philosophie sur la transcendance et la déconnection du quidam citadin au spirituel et à la nature. Notre hôte, prolixe en la matière, tient la barre du discours avant que la nuit ne vienne chercher son du de sommeil. Le lendemain, nous reprenons la route avant l’offrande à l’autel qui orne comme partout l’entrée du lieu d’habitation.

Petit col. Beaucoup de sueur. Quelques éléphants. Crac. Urs en a plein les pattes, sa roue arrière lâche pour de bon. Les fissures emportées en bon souvenir du Pamir auront raison de la jante. Malgré de très illustres tentatives de réparations – citons en mentions honorifiques le sparadrap éléphant violet sur la jante ou le serre-câble bouche trou de rayon – les rayons cèdent un à un et le métal se désagrège. On ne peut plus rouler.

Un passage à la nouvelle année que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Entre cours de prononciation thaï, grillades de poisson sauce coco-piment et sodas vin rouge pétillant. Ramesh et sa famille nous ont accueillis à bras ouverts.

Une panne qui aura la bonne façon de se dérouler à la hauteur d’une famille locale au sens de l’accueil aiguisé. Non content de nous pousser dix kilomètres plus loin au village le plus proche et de nous déposer devant l’hôtel, ils reviennent nous chercher après une bonne douche et la sieste d’usage. Pas question de nous laisser nous morfondre (nous aurions dit « dormir ») ce soir de Nouvel An. Nous sommes invités séance tenante à la fête familiale. Barbecue gargantuesque, seau de glace pilée rempli de bières, sono à faire vibrer le quartier. Que la fête commence et que s’achève cette année dans un déluge de camaraderie, de foot avec les ados et de rires jusque tard dans la nuit.

Bonus: rouler sous les tropiques

3 commentaires

  • Annelie

    Salut les voisins! Quelle plaisir de vous lire. Non seulement par l’enchantement de vos aventures mais aussi parce que vous écrivez tellement bien.
    Bonne année à vous 2 avec que du bonheur, santé et rencontres magiques.
    Et vous vous êtes marié! Félicitations !!
    Eh oui, nous on a quitter le nid paisible de la forclaz, pour ‘s installer aux hauderes (à l’ombre comme nos gentilles voisins de la haut nous rapellent 😉).
    Quand vous passez encore une fois par la, venez boire un thé. Xx

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