Turquie II – la route des thés
Vlam! Chancelant, je vacille. Vite, se coucher. Des étoiles dans les yeux, je m’effondre au mieux entre les pétoles de chèvre. Affalé sur le bord de route, je respire. Pauline se précipite pour retenir Urs privé de sa béquille humaine. Tenant le guidon, légèrement inquiète, elle me toise de toute sa verticalité. Si droite. Si stable sur ses jambes. Si loin, alors que je flotte dans une doucereuse atmosphère de coton.
La relance depuis Yalova, en face d’Istanbul, nous cueille à froid: des pentes d’une raideur incongrue, un soleil de plomb, des corps encore emprunts de la léthargie du repos! Surfant sur les syncopes à répétitions, nous forçons une allure lente et tenable. Même à pieds sur le dernier versant du col, poussant de concert notre caravane qui nous semble, ce jour-là, bien lourde. Il n’y a pas de gloriole à tomber dans les pommes en tenant le guidon!
Le soir même, éreintés par cette journée trop raide, nous montons prématurément le camp au bord d’un magnifique lac. Fraîcheur, baignade habillée – pudeur locale oblige – et soins à notre Urs qui montre lui aussi quelques signes de lassitude: rayon cassé, gommes de frein à changer et… première crevaison. Formidable monture, tu nous portes avec tant d’ardeur que nous en oublions ton usure. Alors lorsque tu manifestes ta fatigue à l’ombre d’un arbre et que, d’un soupir, tu vides ta chambre à air, nous ne pouvons qu’en rire et louer ta bravoure!

La Turquie nous déroule son accueil sans lassitude, tant et si bien que nous peinons à payer les Çay lors des pauses dans les salons de thé. Assis à notre petite table en plastique, le tenancier nous désigne un des nombreux clients (masculin s’entend) ou le ciel. L’addition s’envole, le porte-monnaie ne s’utilise plus.

A chaque village où nous nous réfugions à l’ombre d’un arbre, une silhouette ne tarde pas à s’approcher. Puis une seconde, encore une autre, et nous dînons entourés du village au grand complet. On sort le petit carnet de traductions, on communique comme on peut.
« Isviçre. Bisiklet. Evet! Evet! » [Suisse. Vélo. Oui! Oui!]
De gros yeux ronds, quelques rires, on montre le compteur. Bientôt 4000 km!
« Capadoccia. Gürcistan. Balayi! » [Cappadoce. Géorgie. Lune de miel!]
Les discussions se ressemblant, nous étoffons notre vocabulaire, complété parfois par quelques mots d’allemand ou d’anglais. Pauline, à ce jeu, arrive toujours à se faire comprendre.
« Güle Güle! » [Au revoir]
Quelques rires et on repart, non sans s’être fait offrir un énorme pot d’olives (1 kg tout de même – qu’il faut stratégiquement caser dans les sacoches), des concombres ou des tomates.

Re-vlam! Je hurle, sans grâce. Aaaahhh!!! Pauline, alors que nous sommes lancés à toute allure dans la descente, s’inquiète: « Les freins ont-ils lâché? » Aaaaaahhh!!!! « Un pincement de peau dans les freins? Un nouveau malaise? La chute, avec notre vélo chargé, n’est pas une option. Pourvu qu’il ne lâche pas ce maudit guidon… » Non! Une espèce de grosse abeille, renversée dans sa promenade par mon tibia, vient d’y planter allègrement son dard. Ouïlle! Arrêt au mieux; on retire l’intrus et on se réfugie sous un arbre pour reprendre notre souffle. Aussitôt, on nous salue. Un paysan passant par là s’arrête et file nous chercher une belle poignée de poivrons longs et fins à croquer de son potager. Magnifique pays où l’entraide se passe de mots et où les klaxons servent à saluer plus qu’à s’énerver.

Quelques jours plus tard, c’est l’apothéose. Dès le matin, les invitations pleuvent. Après plusieurs refus de thé, nous sommes finalement invités à renfort de grands gestes dans le baraquement d’une gravière. Toute l’officine de logistique débarque, deux assiettes sont glissées devant nous. Deuxième petit-déjeuner. On rit, on enchaîne les thés et on n’échappe pas à la visite du jardin où un paquet de légumes qui nous tiendra pour les trois prochains jours, sera fermement glissé dans nos sacoches. A peine repartis, une voiture nous harponne à nouveau: promesse de sodas et boissons fraîches au détour du prochain village. 5 km en faux plat montant que nos papilles desséchées ne refusent pas, contrairement à nos mollets. L’âne et la carotte… Pepsi, glace Magnum, la mondialisation a parfois du bon! Nous nous retrouvons à échanger en turco-allemand-francais avec la moitié du village. De retour au pays pour les vacances d’été, la diaspora turque nous accueille comme il se doit et se démène pour nous trouver un endroit pour la nuit. On nous décline l’accès à un jardin, occupé par les vaches la nuit, et on rechigne à nous laisser le garage: trop chaud, pas assez confortable. Pendant que nos hôtes se démènent, passent des appels pour trouver une solution digne de leur hospitalité, nous nous prélassons sur un banc au bord de la grande-rue. Y défilent une ribambelle hétéroclite, du retraité turco-argovien naturalisé au turco-bâlois de passage pour les vacances avec toutes les variantes danoises, allemandes ou néérlandaises. Un après-midi à se faire offrir des limonades, à discuter en allemand ou même en français avec les expatriés qui défilent. Une cosmopolité incongrue dans ce paysage rural, signe de l’exode économique. Finalement, au retour des champs, la clef de la pièce d’accueil arrive après plusieurs passations. La nuit se fera dans l’immense maison de marbre et de tapis apprêtée pour l’occasion aux voyageurs de passage que nous sommes. Formidable Turquie.

La Turquie a élevé en grâce le principe de la cuvette et a gommé par la même occasion le principe du plat. Les journées sont riches, intenses, toujours différentes. Mais éreintantes. Les somptueux paysages d’Anatolie, étendues fauves de champs et de pâtures, ne s’offrent qu’aux mollets endoloris. Nous n’avançons sur les routes de gravier bordées de chardons violets qu’à grande peine, notre moyenne kilométrique dégringole. La volonté de même. Tout se ressemble, le soleil nous frappe sans relâche et chaque bosse en cache une autre. En atteignant le fond de la cuvette, on peste. Quand cela va-t-il s’arrêter? Arrivés en haut, on ne fait que se heurter à la dure vision de la montée suivante. Et chaque pente semble plus raide, plus longue que la précédente… Heureusement nous sommes deux et l’on se relaie pour les encouragements. Mais fatalement, on se questionne: à quoi bon? Allez. Un petit coup de bus et on est en Géorgie… Il fait chaud, c’est dur. Où est le plaisir?

Aléa du sort, mon tibia nous offrira deux jours de répit. Rouge, chaud, gonflé: infection et réaction allergique à madame la sympathique abeille. Sous les conseils avisés du regroupement de soutien de télé-médecine fribourgeois (merci les ami(e)s!), nous testons les urgences médicales d’Eskisehir. Très bien, le service hospitalier turc. Accompagnés d’une traductrice anglophone, l’affaire est pliée en 45 minutes. Consultation, prise de sang, analyses et médication. Coût de l’opération : 40 chfs et un peu de repos. Pour la cheville et, aussi et surtout, pour le corps en entier. Nota Bene: pas besoin de se blesser pour se reposer.

D’un oeil neuf, les paysages se parent d’une beauté sans précédent. Chaque jour qui passe offre son lot de nuances dans ces étendues arides, sauvages, vastes champs de collines entourés de montagnes, ponctués d’oasis verdoyantes où l’hospitalité y est presque toujours débordante. La chaleur ne fait qu’augmenter, mais on s’y accomode, on joue avec, on en profite presque.

La beauté du voyage à vélo, c’est que l’on est lent. Mais aussi rapide. Une vitesse qui laisse la part belle à la contemplation, à l’imprégnation du temps et de l’espace, à se laisser porter par les aléas de la route. Et ça avance! Juste avant de se lasser d’un paysage, on passe au suivant. Des collines verdoyantes aux berges d’un lac superbement aménagées; des champs chatoyants aux montagnes arides; d’un immense lac de sel aux cheminées féeriques de la Cappadoce qui se dessinent…
Istanbul - le carrefour
Turquie III - Cappadoce
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4 commentaires
Laurence Audeoud
Mais qui c’est qui vous filme ?
Chouette!
Vincent
C’est Bob !
Laurence Audeoud
Trop fort, ce Bob, tous les talents!
Pierrick
J’ai adoré cet post! Malrgé les montées sous la chaleur, les abeilles, ca donne trop envie !! Magnifique Vincent et Pauline 🤗